L’Etrange Festival de Paris

ETRANGE FESTIVAL 2012 - Jour 5

Un tatouage, de la drogue, des tentacules

Aujourd’hui, Seb n’est pas là, alors j’erre comme une âme en peine au milieu des geekos cinéphiles chelous qui pensent que, je cite, « si y’a pas une connasse en train de s’épiler dans un plan de quinze minutes, les français ne s’intéressent pas au cinéma ». Je ne suis pas tellement d’accord, mais je ne connais pas l’engin, et vu qu’il a l’air très énervé, j’ai un peu peur de me faire engueuler. Je passe ma route, direction la salle 100.

Comforting Skin, du canadien Derek Franson, raconte l’histoire un peu tordue d’une jeune fille un peu dépressive, qui pense que personne ne voudra jamais l’aimer et/ou lui faire des câlins collés-serrés-et tout ce qui s’ensuit, et qui, pour compenser et réhabiliter ce corps qu’elle déteste, se fait tatouer sur un coup de tête. L’ennui, c’est que le motif prend peu à peu possession d’elle et de son esprit, jusqu’à ce que s’installe entre eux une relation de couple perverse et exclusive. De ce film, le descriptif du programme dit qu’il est « beau et troublant comme les premiers Cronenberg », et s’il n’a pas la portée émotionnelle, et mêlée d’un certain dégoût, des longs métrages du maitre canadien, Comforting Skin n’en reste pas moins un film intelligent et efficace, dont la propension à filmer ce que les corps, masculins et féminins, supposent d’enjeux sociaux s’impose comme la plus grande force. Deux personnages principaux ainsi sont en balance : celui de Koffie, l’héroïne tatouée dont le passé trouble est en lien direct avec la chair, et celui de Nathan (excellent Tygh Runyan), son meilleur ami et colocataire, musicien sociophobe, dont le corps induit un enjeu double. Il est à la fois celui qu’il s’agit de réinsérer dans la communauté, également celui qu’il faudrait sexuellement conquérir pour se rassurer. Au milieu de tous ces squelettes, malades ou encombrants, le tatouage agit comme un révélateur pernicieux : doté d’une voix qui lui est propre, mais privé d’un corps et condamné à partager la peau de Koffie, il vient mettre à jour les limites du schéma social rêvé par l’héroïne, à savoir, avoir un mec qui l’aime et qui sois jaloux et triste quand elle parle à d’autres garçons, être aimée et désirée, jouir du regard et des mots de l’autre. En creux, Comforting Skin raconte donc la difficulté qu’il y a, dans un couple, à préserver à la fois son intimité et sa personnalité, à ne pas, en somme, se laisser envahir par l’autre.

Place maintenant à l’un des évènements de cette édition du Festival, la première du très attendu et très français Dead Shadows, de David Cholewa. Film de genre hommage aux productions extraterrestres des années 80, le long métrage sait séduire du fait d’une écriture chiadée et d’une interprétation au couteau, mais pèche quelque peu dans ses effets spéciaux, du fait d’un budget minuscule qui vient malheureusement entraver la créativité d’une équipe à l’enthousiasme débordant, comme ils le prouveront tous tour à tour en présentant leur film. Dead Shadows malgré tout, a presque les défauts de ses qualités, et rattrape ses travers du fait d’une réalisation soignée, et de clins d’œil répétés aux œuvres qui ont nourri les univers du cinéaste et de son scénariste. Inégal comme l’était il y a peu La Horde de Yannick Dahan et Benjamin Rocher, mais suintant l’amour du genre et la sincérité, Dead Shadows témoigne de l’envie d’un cinéma français de faire naitre en hexagone une véritable école du genre, visible et accessible, aux influences revendiquées, et dont l’authenticité serait la principale force, et le gage de durée.

Dernier film de la journée, et pas des moindres, le brutal Black’s Game de l’islandais Oskar Thor Axelsson, qui entend marcher sur les traces des trois Pusher de Nicolas Winding Refn, d’ailleurs crédité en tant que producteur associé. Rise & fall classique – l’histoire de Stebbi et de son insertion progressive dans un gang de dealers – Black’s Game, inspiré du bestseller signé Stefan Mani, se dit basé « upon some shit that actually happpened ». C’est finalement là que réside la puissance du film : rendre compte à l’écran d’une réalité iconisée par les plus grands (entre autres, Scorsese ou Coppola, à qui il est fait directement référence dans le film) et que l’on ne voudrait croire que cinématographique. En reprenant et en s’appropriant un à un tous les codes du genre, il s’agit autant pour Axelsson de raconter l’éveil de la pègre islandaise et sa main mise sur le trafic de drogue, que de s’imposer aux côtés de Pusher ou Millenium, comme l’un des fers de lance d’un cinéma de genre venu du froid, cruel et novateur. La force à la fois de cette nouvelle génération de gangsters et de polars est précisément d’assumer leurs références, et de les mettre, parfois, souvent, à distance, à l’image par exemple de la déconstruction que subit dans Les Sopranos, le mythe cinématographique du mafieux sicilien. Avec ses gangsters fou nourris au Parrain et aux Affranchis, Black’s Game suppose une belle mise en abime : centré sur la fin des années 90, le cinéaste met en scène un quotidien que la fiction cinématographique a pénétré et profondément modifié. Les personnages eux-mêmes (Totti et Bruno en tête) ont vu les films dont s’est goinfré le réalisateur, et ce sont ces héros qui les inspirent et auxquels ils voudraient ressembler, non leurs pairs, les anciens, pour lesquels ils n’ont qu’un respect discutable, qu’ils trahiront allègrement, et que le film se dépêche d’évacuer. Ici, le spectaculaire l’emporte sur l’expérience, et cette victoire du mythe sur le réel est bien celle, écrasante, du cinéma et de ses fantasmes.

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