L’Etrange Festival de Paris

ETRANGE FESTIVAL 2012 - Jour 4

Le bruit et la fureur.

Quatrième jour (Seb Lecocq)

Soleil, chaleur, minettes courtes vêtues, apollons dévêtus, petite brise. Le week-end idéal pour passer l’après-midi au parc, organiser un pique-nique entre amis, se promener en amoureux, main dans la main, dans la forêt encore verdoyante ou pourquoi pas aller se baigner dans la rivière, le lac, la piscine la plus proche. Si vous avez cru une seconde que c’est ce à quoi j’ai passé mon dimanche, vous n’avez rien compris au film mes petits amis. En bon festivalier que je suis, je ne préfère rien d’autre que m’enfermer toute la journée dans une salle de cinéma, entouré de gens tout aussi étranges que le festival fuyant tout contact avec la civilisation et avec les rayons du soleil afin de regarder des films en tout genre qu’on ne voit pas ailleurs. On va être honnête, pendant un festival de cinéma, la vie familiale et sociale (pour ceux qui en ont une, ce n’est pas le cas de tout le monde), on se la carre gentiment derrière l‘oreille. Au programme de ce dimanche, quatre films très différents dans leur approche, leur esthétique, leur esprit et leurs qualités aussi.

On commence les festivités en début d’après-midi avec The Fourth Dimension, film collectif regroupant trois courts ou moyens métrages tournant tous plus ou moins, surtout moins que plus au final, autour de la quatrième dimension financée par le magazine Vice. Vice Magazine qu’est-ce que c’est ? Et bien selon notre ami wikipédia c’est « un magazine mensuel gratuit et international, créé en 1994. Axé sur la culture urbaine, la photographie, l’art et la musique. » Lu comme ça, on s’attend à un truc prout-prout branchouille pour branleurs urbains. Et bien c’est tout à fait ça. Et The Fourth Dimension est totalement pareil, un film qui pense avoir tout compris mieux que tout le monde et qui se la raconte grave. J’évoquerais juste le premier segment mis en scène par Harmony Korine et qui offre à Val Kilmer le rôle de sa vie : celui de Val Kilmer devenu gourou ou prêcheur dans une banlieue paumée de Los Angeles. Le film dure une petite demi-heure et peut se résumer à un one-man show de Val Kilmer façon Tom Cruise dans Magnolia. Ah il y fait du BMX aussi. Les deux autres segments, surtout le dernier, ont tellement fait monter la haine en moi que le simple fait d’y repenser me fait cracher du sang. A part les lecteurs de Technik’art ou des Inrocks, je ne vois pas bien qui ça peut décemment intéresser. Essayez juste de voir le segment de Korine qui s’appelle The Lotus Community Workshop, pour le reste je préfère mourir que revoir ce film une deuxième fois. La journée commençait donc bien mal mais en discutant avec d’autres connaissances festivalières, je m’aperçois vite que le film aurait eu le même effet sur une majorité des personnes l’ayant vu.

Sans coup férir, on enchaine avec la nouvelle version de A Chinese Ghost Story, classique parmi les classiques de la culture et de la cinématographie hongkongaises. Cette version 2012 est signée par Wilson Yip, metteur en scène talentueux au service de Donnie Yen. Cette fois, point de Donnie mais Louis Koo, Liu Yifei et les vieilles trognes d’Elvis Tsui et Louis Fan, pour une relecture moderne et classique de film de Ching Sui Tung. Si Wilson Yip fait le boulot niveau mise en scène et action, pour l’émotion, la féérie, la folie et l’esprit du film, on repassera. Cette version se voit comme un « gros » film à la hongkongaise avec bagarre, magie, romance et tutti quanti…t out comme dans l’original, pas de surprise mais des effets spéciaux numériques qui entachent la perception et l’atmosphère de l’histoire originelle. Le film n’est pas mauvais, se laisse suivre sans ennui mais on est loin de l’esprit du cultissime film de 1987. L’héritage était trop lourd à porter pour un tel projet. Puis on ne remplace pas le couple Joey Wong/Leslie Cheung comme ça.

Après toutes ces chinoiseries, à peine le temps d’avaler un petit quelque chose avant d’attaquer Los Chidos, film d’Omar Rodriguez Lopez, plus connu pour son travail de guitariste au sein de The Mars Volta et surtout, surtout des défunts At The Drive-In.
Los Chidos est une chronique au vitriol d’une famille mexicaine un peu dérangée de la cafetière. Cette famille rappelle un peu la farce italienne des années 70-80, Affreux, Sales et Méchants en tête, le cinéma de John Waters, ici aussi on aime bien manger du caca et faire des choses avec son zizi. Los Chidos est une comédie loufoque, on rit beaucoup et assez souvent. Parfois un peu jaune, parfois de dégoût mais on rit quand même. La première heure est très bonne puis le film finit par s’enfoncer dans la cruauté gratuite et forcée et ça se sent, tout ça finit par sentir un peu l’artificiel et l’hystérie gratuite. Esthétiquement, c’est très réussi, le film est joliment éclairé et bien cadré par contre, il est entièrement post-synchronisé. Et très mal post-synchro mais volontairement apparemment. Volontaire ou pas, ça rend le jeu des acteurs quasiment insupportable. Ajoutez une musique omniprésente et envahissante et ça finit par gâcher le film et laisser un sale gout d’amertume en bouche. C’est con parce que sans ça, on avait un film vraiment sympa.

Maintenant, il me faut parler de Subconscious Cruelty. Et ça, ça ne va pas être facile du tout. Parler de Subconscious Cruelty me rappelle un peu une phrase d’un sketch de Dieudonné : « Spécialiste du Cancer. Spécialiste de quelque chose qu’on ne connait pas. Mais le mec tu vas le voir tu lui dis : On n’connait pas le cancer… » « Non non »… « Et donc, vous, vous êtes spécialiste de ça ? ». Subconscious Cruelty, on n’connait pas et il faut quand même en parler alors que ça ne se raconte pas, ça se vit. Le film de Karim Hussain peut se percevoir comme une expérience plutôt extrême (aux chiottes Serbian Film, aimable plaisanterie) mêlant en vrac cinéma gore, érotique, Gaspar Noé, Mario Bava, Luis Buñuel, Kei Fujiwara, Jean Louis Costes, Guinea Pig et tout un tas d’autres trucs déviants. Mais un exemple sera plus parlant. A un moment dans le film, qui n’en est pas vraiment au sens commun du terme, on voit une demoiselle nue et couverte de sang fricoter avec Jésus Christ, tout aussi couvert d’hémoglobine, avant de lui arracher les boyaux et de se faire du bien toute seule. Avec les tripes du fils de Dieu. Voyez un peu l’ambiance. Et ce n’est pas la scène la plus extrême du film. Mais tout cela n’est pas gratuit, Hussain développe un vrai fond, une vraie pensée derrière cette orgie erotico-gore pleine de symbolisme. Maintenant, on adhère ou pas à ce tourbillon d’images et de sensations mais c’est une expérience dont on se souvient. Puis durant la séance, j’ai retrouvé le doux son du claquement de siège que vient de quitter le spectateur outré. Maintenant, c’est relâche pendant deux jours pour votre serviteur, mais je vous laisse entre les mains de mon accorte collègue Maureen avant de ré-attaquer la riche et dernière longue ligne droite de cette dix-huitième édition.

Jour 4 – Le bruit et la fureur (Maureen Lepers)

Quatrième jour au Forum des Images, et pas des moindres. Au programme, deux classiques, un polar fantastique raté, et un ovni filmique venu du froid.

Voir un jour un film produit et réalisé par Howard Hugues, le seul l’unique, était pour ma part un vieux fantasme cinéphile. Iconisé par quelques-uns des grands auteurs du XXe siècle, toutes disciplines confondues (Martin Scorsese et James Ellroy entre autres), le milliardaire excentrique, mafioso vampirique, mormon pervers, scientifique fou et passionné de cinéma est sans aucun doute l’un des derniers grands mythes américains, usine à spectaculaire, moteur à imaginaire, l’essence même d’une certaine idée du noir, une certaine idée de l’Amérique aussi, dans ce qu’ils peuvent tout deux avoir de plus machiavélique, de plus vénéneux, de plus diaboliquement magique. Projeté dans le cadre de la carte blanche accordée à Kenneth Anger, Le Banni, western d’abord confié par Hugues producteur à Howard Hawks, raconte un quatuor amoureux : deux légendes de l’Ouest (Pat Garrett et Doc Holiday) et une jeune fille brune et rageuse (Rio, campée par la plantureuse Jane Russell), qui tous se battent pour le corps et la considération de … Billy the Kid. Sans jamais faire le récit de l’ouest sauvage et réinvestir à l’écran les thèmes privilégiés du genre (la frontière, l’espace sacré, la conquête, la gangrène de ce qui déjà nous appartient…), Howard Hugues signe ici un caprice cinématographique pur et dur, caprice qui, malgré tout, n’est pas franchement vide de sens. L’histoire et la conjoncture ont d’abord suffi à lui conférer le statut de film culte et à assurer sa postérité. Achevé en 1941, Le Banni est singé par la censure et le Code Hays, qui refusent que le film soit distribué en salle du fait, entre autre, des plans équivoques sur le décolleté généreux de Jane Russell, jeune actrice de 19 ans que le milliardaire a débauchée et starifiée à grands coups de matraquage publicitaire. S’ensuivent donc quelques cinq années de combat acharné contre l’administration, jusqu’à la sortie généralisée et en grandes pompes du long métrage en 1946, sans remontage et avec les seins de Mrs Russell en gros plan. Pour le cinéma américain, la victoire est considérable. Cette lutte et surtout, cette capacité d’Howard Hugues à toujours obtenir gain de cause, s’avèrent être en creux, et sûrement malgré lui, le sujet de son film. Pris dans un schéma dramatique qui les dépasse, et seulement guidés par des promesses qu’ils s’empressent de trahir, les quatre héros du Banni sont à la fois marionnettistes et marionnettes, et racontent à l’image les rapports de domination et de manipulation des hommes qui régissaient la vie du cinéaste, petit Dieu démoniaque échoué dans le grand océan d’Hollywood et de l’industrie américaine. Plus qu’un film sur l’Amérique, Le Banni décrit finalement l’un de ses architectes, de ceux qui ont construit le pays et bâti sa légende.

Quatrième et ultime carte blanche à Kenneth Anger, la sublime Garce de King Vidor, sorti en 1949, s’impose comme un monument de machiavélisme, intransigeant, à la poésie trouble. Cette réécriture de Madame Bovary de Gustave Flaubert raconte l’histoire triste et pathétique de Rosa Moline, jeune femme capricieuse et mégalo, mariée à un médecin de campagne d’une gentillesse désarmante, et ne rêvant que d’une chose, se faire épouser par un millionnaire de Chicago et devenir quelqu’un. Sa place dans la sélection de Kenneth Anger est encore une fois le fait d’une histoire de conventions bafouées : on y voit la grande Bette Davis écrire une insulte sur une table poussiéreuse, tandis que le film ose également aborder à l’écran la question taboue de l’avortement, et plus clairement encore dans une scène qui sera malheureusement coupée au montage. Au-delà de ses enjeux de conventions, La Garce tire son statut de chef d’œuvre d’un tour de force prodigieux : consacrer comme héroïne une véritable emmerdeuse pour laquelle le spectateur n’éprouvera jamais la moindre sympathie ou la plus infime empathie, dont il aura finalement pitié, et dont il acceptera finalement, sans rechigner, avec un fatalisme tranquille, le destin funèbre. Les personnages antipathiques sont, bien souvent, pour les cinéastes un exercice périlleux car ils imposent d’emblée entre le film et le spectateur une barrière de taille : celle du déni dont le public se pare pour éviter de se reconnaître dans l’abject et le dégueulasse que lui servent les images. La tentation alors, pour les réalisateurs, de rendre à leur héros une certaine humanité, d’expliquer leur attitude pour mieux les excuser, est grande, et bien souvent, il s’agit alors de céder à la morale et au politiquement correct. En ouverture, La Garce, dans un petit texte déroulant, promet de condamner le mal, et si le script est effectivement bouffé par la morale wasp et le code Hays, il en reste aujourd’hui un film à la flamboyance amère dont on retiendra l’engrenage fatal dans lequel s’engage Rosa Moline, dont la folie des grandeurs est bien plus qu’une exigence gratuite : c’est un mode de vie, une condition essentielle, une façon comme un autre de respirer pour vivre. La Garce en somme est le récit fou d’une inadaptée.

Le temps de boire un Coca, et c’est un nouveau film qui commence, The Second Death, de l’argentin Santiago Fernando Calvete, l’histoire un peu poussive d’une jeune flic, Alba Aielo, qui a fui la capitale après un drame personnel, et qui, échouée dans un village paumé, enquête sur une affaire de combustion spontanée et sur la Vierge Marie, le tout aidée par un prêtre bizarre et un petit garçon possédant le don de lire le passé des gens en touchant leurs photos. Narré en voix-off par Alba, le film peine à s’imposer, aussi bien en tant que thriller fantastique, qu’en tant que polar, et pèche par une lenteur auteuriste agaçante, encore relayée par les vérités générales scandées en off par l’héroïne, censées invoquer à l’image tous ces personnages de flics emblématiques du cinéma, qui trainent dans les rues des villes et leur ennui, leur whisky, leur culpabilité latente. L’échec du film n’est pas tant une question technique qu’une question de traitement et d’écriture qui singe l’histoire personnelle d’Alba quand elle aurait du devenir un moteur, un traumatisme à même de conditionner et d’éclairer son rapport à l’enquête en cours. Le film ouvre pourtant une brèche assez fulgurante sur l’histoire personnelle et familiale de ses personnages principaux (Alba / le petit garçon / la famille victime des combustions), et c’est, loin d’une Vierge de pacotille en guise de fantôme en colère, de ces drames dont il aurait du se servir pour raconter l’horreur de la mort, du deuil et de la trahison, la monstruosité de la féminité et la maternité aussi.

C’est finalement vannée et avec une grande appréhension que je m’écroule dans la salle 500 pour la dernière projection de la journée, Bullet Collector, premier film du russe Alexander Vartanov, en présence de ce dernier et du compositeur de la bande originale. Décrire Bullet Collector n’est pas simple, pas simple car c’est un film d’une urgence et d’une vitalité sans nom, parfois extrême, parfois raté et parfois franchement génial. Pour tout dire, et comme l’expliquera en introduction le compositeur, Bullet Collector est sûrement au cinéma russe ce que Les 400 Coups ou Le Beau Serge ont été, en leur temps, au cinéma français, à savoir, un réveil. Faisant fis de toutes les conventions de genre exigées par les producteurs, c’est avec son propre argent et celui de ses amis que Vartanov finance ce film qui lui court depuis cinq ans dans la tête, avec pour objectif de réécrire le premier opus de François Truffaut, dont il dit être un fan absolu. Le long métrage raconte l’histoire d’un adolescent en perdition, mal dans sa peau et un brin timbré, qui s’invente un monde imaginaire fait de guerre des gangs westernisée, de destin fabuleux et d’une histoire familiale sublime, dont il peinera à se détacher au moment de son incarcération en maison de correction. Oscillant perpétuellement entre rêve et réalité, entre cauchemars, hallucinations et violences quotidiennes, le héro apparait comme le croisement improbable d’Antoine Doisnel et Donnie Darko, et rappelle également les personnages de Gus Van Sant, ou cet enfant flingué qu’était le héros du sublime Morse de Tomas Alfredson. Film polémique qui se vit plus qu’il ne se dit, démarche explosive et résultats sincères, Bullet Collector a l’allure de ces premiers films malades et intransigeants, de ceux qu’il fallait absolument réaliser pour continuer à avancer.

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