L’Etrange Festival de Paris

ETRANGE FESTIVAL 2012 - Jour 3

Boulevard(s) de la mort

Jour 3 - “Listen all of y’all it’s a sabotage.” (Seb Lecocq)

Mine de rien, c’est que ça passe vite un Etrange Festival, là on en est déjà au troisième jour des festivités avec, au menu, un programme potentiellement alléchant placé sous le signe des gros moteurs et des carrosseries de rêve. Mais avant d’entrer dans la salle, il va falloir faire au bas mot trente minutes de queue…le week-end, les caisses n’ouvrent qu’à partir de 14h quand les premiers films sont projetés à 14h30, ce qui laisse les retardataires sur le carreau. Sur l’écran, le résultat de la journée sera mitigé avec une déception, un gros coup de cœur et un truc totalement autre.

Entrée en matière avec Motorway, le dernier Soi Cheang (Dog Bite Dog, Love Battlefield, Accident) dont j’attendais monts et merveilles. Un peu trop peut-être car au final le film s’avère à peine plaisant, franchement anecdotique et parfois irritant dans sa façon de singer sans vergogne le Drive de Nicolas Winding Refn. L’association Soi Cheang-Milky Way, le film est produit par Johnnie To, est dès le départ bancale tant on comprend que la firme de To aura vite fait de vampiriser le projet pour transformer en pur produit Milky Way, gommant au passage toute la spécificité du cinéma de Cheang. On n’y retrouve ni la rage, ni la vie, ni l’urgence, ni le trop plein d’émotions à fleur de peau qui caractérise habituellement son style. Au lieu de ça, on se cale sous la rétine un produit habilement marketté pour correspondre à tous les codes de la firme de To. Esthétisme exacerbé, ambiance nocturne glacée, ludisme et scénario prétexte. Mais pour un film de poursuite, le problème majeur est qu’on finit vite par s’emmerder, jamais on ne ressent l’impression de vitesse et de danger que constituent ces rodéos urbains. Cheang échoue aussi à retranscrire correctement le fétichisme de la mécanique. On a de belles voitures mais si on avait des Twingo ou des Micra, le résultat ne dépareillerait pas. Esthétiquement et rythmiquement, le film marche sur les plates-bandes de Drive en copiant ses principaux partis pris. Il en va de même concernant la caractérisation des personnages sauf qu’ici la ravissante Barbie Hsu n’est pas assez présente à l’écran que pour vraiment susciter de l’empathie pour l’histoire d’amour naissante entre les deux personnages. C’est dommage car elle avait de l’allure au volant de sa voiture. Je lui passerais bien un petit de coup de polish. Je parle de la carrosserie bien entendu.

Le temps de trainer un peu dans les travées du Forum des Images, de serrer quelques pinces et de claquer quelques bises qu’il faut déjà gagner la salle 100 pour se repaitre de La Grande Casse a.k.a Gone In 60 Second dont très peu de gens savent qu’un remake de ce film avec Nicolas Cage et Angelina Jolie a eu son petit succès au début des années 2000 sous le titre français de 60 Secondes Chrono. Inutile de préciser que ce sympathique navet, qui ne vaut que pour la présence de Nicolas Cage, se situe à des lieues de la coolitude et de la funkytude de ce film de 1974. Pour tout vous dire, La Grande Casse est mon gros coup de cœur de ce Festival et désormais je pense que je vais vite saouler tout le monde avec ce film (Maureen, je m’en excuse à l’avance). Pour résumer brièvement, des mecs sont censés piquer 48 voitures dans un laps de temps très court. Pourquoi ? On ne sait pas. Pour qui ? On ne sait pas. Pour quoi faire ? On ne sait pas. Et, à vrai dire, on s’en fout totalement tellement le film, contrairement à Motorway, est une déclaration d’amour aux voitures, aux cascades et aux courses-poursuites. Un vrai film de cascadeur écrit, produit, tourné par des cascadeurs et avec des cascadeurs. Pour avoir une petite idée de la chose, imaginez le clip Sabotage des Beastie Boys étiré sur 90 minutes. Au programme : moustaches, mise en plis, pattes d’eph’, rouflaquettes, dégaine de pimp, bande-son funky et... des voitures, des bagnoles et des caisses. Maintenant, on ne va pas se mentir, le film repose presqu’exclusivement sur cette coolitude absolue et sa course-poursuite impressionnante de plus de trente minutes qui clôt le récit. Un vrai régal, l’exemple de la série B avec un grand S. La Série B dans son sens le plus noble. Ah puis je pense que j’ai oublié de vous dire que le film était cool, non ?

Pour finir la journée, et après avoir affirmé à chaque personne croisée que La Grande Casse était le film le plus cool du monde, direction une petite bisserie oubliée signée Jack Cardiff : The Mutation. Le film projeté en seize millimètres, c’est assez rare que pour être signalé, bénéficie d’un vrai cachet d’époque. Bâti sur un sujet intéressant et peuplé de freaks en tout genre, The Mutation se veut un hommage au film de Tod Browining et aux films de savants fous. L’histoire est simple : un chercheur mélange de l’ADN humain avec de l’ADN de plante carnivore. Un sujet bien maboul pour un traitement qui est bien trop plan-plan que pour susciter le moindre intérêt. Le film instille un rythme indolent qui pousse pas mal de spectateurs à piquer du nez, sans pour autant perdre quoi que ce soit de l’intrigue. Typiquement, le genre d’œuvre qu’on retrouve dans les fonds de catalogue de chez Bach Films qui recèle malgré tout d’idées assez dingues pour l’époque. Voila qui clôt une journée en demi-teinte.


Jour 3 – Boulevard(s) de la mort (Maureen Lepers)

A l’ombre des moteurs ronflants, des cascadeurs en folie, des flics plein de culpabilité gratuite et des carrosseries froissées, ce troisième jour de festival promettait d’être hormonalement vachement intéressant.

Dernier film du hongkongais Soi Cheang, associé ici au géant Johnnie To, Motorway raconte l’histoire d’un jeune flic obsédé par les voitures et la vitesse, et qui prend en chasse, lors d’un contrôle radar, un malfrat meilleur pilote que lui dont il fera de l’arrestation une affaire plus que personnelle. Incontestablement, le duo cinéaste/producteur s’engouffre ici dans la faille ouverte par le Drive de Nicolas Winding Refn, ce jusque dans l’esthétique léchée, l’ambiance nocturne éthérée et la musique électro vintage. Combinée aux codes du polar, la formule qui a fait le succès du réalisateur danois donne lieu à un indéniable divertissement, aux qualités certaines, qui cependant, ne vient jamais supplanter son modèle. Il manque au film l’hypnotisme et le surréel grâce auxquels le héros de Drive, dont on ne savait presque rien et dont on n’avait rien besoin de savoir, parvenait malgré tout à agir à l’écran comme un guide. Là où pèche Motorway, c’est précisément dans la caractérisation du son héros, dont la trop faible épaisseur peine à rendre compte de l’obsession dangereuse, du fétichisme chromé. A ses côtés, l’archétype du grand flic oublié, dont le rôle et l’influence laisse deviner ce qui aurait pu être un grand film d’initiation, peine à prendre à l’image l’ampleur nécessaire à son statut de mentor. L’intérêt que présente en définitive Motorway se veut ailleurs, dans la traque et l’urgence de la fuite, dans le ballet de tôle et le concert de pneus que met en scène Soi Cheang, avec une virtuosité toute contrôlée – un peu trop d’ailleurs. L’écueil auquel cède le cinéaste (peut être sous l’influence écrasante de son producteur) est finalement de ne pas avoir su choisir quel genre de film devait être le sien. Drive, n’était pas, quoi qu’on en dise, un film de voiture. C’était l’histoire d’un homme qui conduisait des voitures, et la nuance, à ce titre, est immense. La machine ici, agissait comme le prolongement du héros, non comme sa raison d’être – le personnage était le véhicule, et c’est d’ailleurs sur le corps de Ryan Gosling que s’ouvrait le long métrage. Motorway, en revanche, s’ouvre sur une course poursuite, sur des corps métalliques donc, dont on attendait du film qu’il révèle toute la folie, la brusquerie, la monstruosité la plus totale, quitte à céder - les bimbos, le mauvais hip hop et le tuning en moins - aux travers absurdes et pourtant spectaculaires d’un Fast & Furious. Soi Cheang pourtant ne s’engouffre pas non plus dans cette brèche, et reste dans un entre deux hyper calibré et produit, dans la propreté et l’académisme viennent souligner en creux l’absence de jouissance.

A l’inverse, La Grande Casse (dont je ne peux, même si je l’avais voulu, dire de mal tant je risque de me faire étrangler par Seb qui, depuis qu’il a vu ce film, pense s’acheter une Mustang jaune et retailler ses rouflaquettes) n’est QUE jouissance et passion, comme une déclaration d’amour fulgurante du cascadeur et réalisateur Henry Blight Halicky (même le nom de ce type est cool) à son métier et ses accessoires – le premier nom qui apparait d’ailleurs au générique d’ouverture est celui d’Eleanor, la voiture héroïne de la dantesque poursuite finale. De l’histoire, on ne sait pas grand-chose, et d’ailleurs, on s’en tape sévère. C’est d’abord le condensé des 70’s qu’offre le film qui retient l’attention – des moustaches aux pattes d’eph, en passant par les bikinis en laine (violette, n’est ce pas), et les gags potaches (voir la scène du tigre), jusqu’à la scène finale, près de quarante minutes de poursuite dans les rues de Los Angeles, 93 bagnoles défoncées, un sens du rythme de folie et l’impression, en dépit des fringues et du reste, que rien n’a vieilli, jamais. Si La Grande Casse a subi l’affront d’être remaké en 2000 par Dominic Sena, et avec Nicolas Cage et Angelina Jolie, c’est, à mon sens, vers un remake déguisé qu’il faudrait se tourner pour véritablement saisir l’ampleur et l’influence du film sur le cinéma du genre. Avec ses gonzesses gaulées comme des voitures de courses, dont la verve verbale rappelle le ronflement des moteurs, son cascadeur tueur et son histoire prétexte, Quentin Tarantino signait avec Boulevard de la Mort un hommage sacrément puissant au film de Halicky, et en transcendait d’ailleurs les deux motifs formels principaux : la poursuite finale déjà, dans laquelle il mettait lui aussi en scène une cascadeuse de métier (Zoé Felix), la scène de l’accident, ensuite, et ses angles multiples, qui se faisaient l’écho d’une séquence de La Grande Casse, dans laquelle Eleanor est prise dans un vol plané lui aussi filmé et montré consécutivement selon plusieurs angles (c’est également dans un plan volé à Halicky que Tarantino fait naitre à l’écran le personnage du Sheriff Mcgaw, qui traverse trois de ses films – de Kill Bill 1& 2, à Boulevard de la Mort). Une grande série B donc, dont on sort hystérique et conquis, avec une seule envie : se tailler la route 66 avec sa Micra, en écoutant Jungle Boogie.

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