L’Etrange Festival de Paris

ETRANGE FESTIVAL 2012 - Jour 2

Les Dents de la Mouche IV

Les Dents de la Mouche IV (Seb Lecocq)

Deuxième journée de cette dix-huitième édition de « l’Etrange » comme on dit entre festivaliers avertis. Exit les peoples et les sponsors mais pas exit les problèmes d’attente aux caisses afin de se procurer les précieux sésames. D’ailleurs, les queues commencent à gonfler, à s’agiter et quelques signes de mécontentement se font sentir et entendre. Faut dire que le mec, ou la nana, qui arrive quinze minutes avant la prochaine séance avec une liste d’achat de billets longue comme le bras ne fait rien pour apaiser tout ça. Bref, passons sur ses péripéties logistiques pour parler cinéma, parce qu’on est là pour ça après tout, hein ? Cette deuxième journée était pleine d’attente, de gros espoirs pour bibi puisqu’étaient diffusés Eega, blockbuster indien qui s’annonçait foldingo, Henge moyen métrage nippon au pitch plus qu’intrigant et Knightriders, film rare et méconnu de George Romero. Le menu était potentiellement plantureux, le résultat fut carrément pantagruélique.

Grosse, mais alors grosse entrée avec Eega. Depuis 2-3 ans, les blockbusters venus d’Inde se sont imposé comme les trucs les plus dingues qu’on peut voir dans le genre « grand spectacle (relativement) pété de thunes ». Après Ra-One, projeté lors du dernier Bifff, et le dantesque Endhiran, passé lors de la précédente édition du festival, voici donc Eega. C’est simplement l’histoire d’un homme réincarné en mouche pour se venger de son assassin et reconquérir la femme de sa vie. Le film démarre par trente bonnes minutes de love-story à l’indienne avec une jolie fille, un gentil benêt et un vilain bad guy arrogant beau comme un camion. Frustré par le choix de la belle, qui a choisi le gentil benêt, le méchant va le buter pour avoir la voie libre. Sauf que, pas de bol, le gentil va revenir à la vie dans le corps d’une mouche vengeresse. Et après cette longue, mais fort plaisante et rythmée introduction commence le vrai film. Soit deux heures d’action-comédie à la mode film de super-héros au schéma classique : vie normale, accès à la nouvelle vie, maitrise de ses "pouvoirs" et passage à l’action. Et là mes amis, c’est du lourd avec des scènes complètement foldninguos. Parmi tout un tas d’exemples, on peut y voir une mouche qui fait de la musculation avec une ampoule électrique et un cure-dents, une mouche qui danse, qui porte des lunettes et des armes de poing, qui écrit sur le sol avec des larmes, qui se frite contre deux oiseaux sataniques (ils sont vraiment sataniques), pourrit la vie d’un méchant et se paye le luxe de ramasser la bonnasse de l’histoire. Pendant 1h30, la mouche est pratiquement de tous les plans, dont les effets spéciaux de masse vraiment convaincants, et de toutes les scènes parmi lesquelles des scènes d’action folles (la naissance de la mouche est vraiment incroyable et plus iconique que l’ensemble de The Dark Knight Rises) et des gunfights de folie. Pour tout dire, le méchant commence par essayer de buter la mouche à la main et au Baygon avant d’y aller au shotgun et à la mitrailleuse. Bon sur 2h25, le postulat de base montre ses limites, tout n’est pas parfait et ça tourne un poil en rond mais les scènes d’action sont tellement réussies, la touche d’humour bien présente et le rythme débridé que ça passe tout seul. Le tout a l’air d’être shooté par le Timur Bekmanbetov indien et la scène finale rappelle le gunfight de True Romance ou la scène d’assaut de la villa cubaine dans Bad Boys II. Maintenant, c’est un cran en dessous d’Endhiran dans le WTF mais Eega possède un gros potentiel de fun de sympathie et de folie. Niveau blockbuster, on ne verra pas mieux cette année.

Un petit digestif avec Henge, un moyen-métrage japonais de moins d’une heure, ambitieux et très curieux mais qui ne se donne pas les moyens de ses ambitions malgré le fait de convoquer Tsukamoto, Kyoshi Kurosawa, Cronenberg, Kafka et Akira dans un appartement tokyoïte. Problème : le film souffre d’un évident manque de budget, v-cinéma oblige, mais le réalisateur parvient à le compenser en optant pour un huis clos pendant une bonne partie du film. Le problème du huis clos, c’est qu’il sait se montrer inventif pour faire oublier la présence des quatre murs et ici, il ne réussit pas à transcender tout ça, pour emmener le film ailleurs. L’enfermement n’est pas toujours bien géré et les acteurs sont moyens mais y a une petite ambiance pas dégueulasse et des idées de maboule. L’histoire est celle d’un couple au bord de l’éclatement, avec tout ce que cela comporte de non-dits et de sous-entendus et de la mutation physique du mari. On reconnait aisément les influences du scénariste et du réalisateur qui signent un film à la portée métaphorique et symbolique forte donc avant que, dans son dernier acte, l’œuvre ne parte vraiment en vrille mais je ne vais pas dévoiler les tenants et aboutissants de ce final pour ne pas gâcher la surprise.

Enfin, le plat de résistance déboule en pétaradant avec Knightriders, peut–être le film le plus méconnu de George Romero, la seule de ses œuvres que je n’avais jamais vue. L’occasion était trop belle. Bonne surprise et preuve de bon goût des festivaliers, la séance affiche complet, ce qui provoque le courroux des spectateurs faisant la queue et qui se verront privés de place. C’est aussi ça le darwinisme festivalier. Petite appréhension, qui va vite disparaitre, le film dure 2h20 mais le rythme est tellement bien géré que ça passe tout seul. Ecrivons-le tout de go : Knightriders est un pur film de geek, avec des geeks, pour des geeks. Les héros en sont de fameux. Ils sont un peu les héros d’Easy Rider du geek : une troupe de représentation médiévale (des jeux de rôles motorisés et grandeurs nature en somme) vivant hors du temps, hors de la société et en vase clos, se déplaçant de petites villes en petite villes afin de montrer leur spectacle. Cette micro-société permet à George de dépeindre les us et coutumes d’une petite communauté, son dada à Romero, le truc habituel, qu’il refait sans cesse de film en film, pour en tirer des conclusions sur la société en général, qu’il ne porte pas dans son cœur, et glisser une petite quenelle de 175 au système capitaliste et au rêve américain. Le film est à mi-chemin entre Spinal Tap et Easy Rider avec de très longues scènes de combats motorisés qui occupent plus d’une moitié du film, via trois grosses joutes, entrecoupées de réflexions sur l’organisation politique du groupe, les difficultés de vivre en groupe, les ratés démocratiques, l’appât du gain, la soif de pouvoir et tous les autres petits travers de l’être humain. Niveau action, le père Romero assure comme une bête avec des combats rythmés, très lisibles et des cascades qui font mal et n’ont rien à envier au meilleur du cinéma thaïlandais par exemple. Tout ça donne une espèce d’ode à la liberté mais avec un fond toujours désenchanté et sombre de la part de Romero qui vient apporter une nuance à un film profondément rebelle, libertaire et humaniste. Voilà qui signe la fin d’une excellente journée de cinéma avant d’enchainer avec une troisième journée placée sous le signe des gros moteurs avec deux films prenant place dans la théma motorpsycho : Motorway, le tout nouveau Soi Cheang, La Grande Casse et un dernier film de Jack Cardiff : Mutations.


Histories of violence (Maureen Lepers)

Deuxième jour, trois films, et disons-le d’emblée, trois bombasses.

L’anglais Ben Wheatley avait déjà, lors de la précédente édition du Festival, fait sensation avec un long métrage inclassable et magique, dont la glauquerie et l’intelligence n’avait d’égal que la sournoise inquiétante étrangeté. Ce petit bout d’homme tout droit venu de la pub et des vidéos clips proposait dans Kill List, une lecture brillante des rapports humains à la violence perverse du quotidien, et réussissait sans emphase mais avec une justesse déconcertante à capter son évidence même, et sa fatalité. Son troisième long métrage, Tourists !, que l’on nous présente à la fois comme « la rencontre improbable des Tueurs de la Lune de Miel et des Monty-Pythons » et comme étant « très différent du précédent », surfe finalement, malgré des différences indéniables de ton et d’écriture, sur les mêmes thématiques. Si Kill List racontait, entre autres, la gangrène d’un couple et de la cellule familiale qui en découlait, Tourists choisit de faire de ses personnages principaux un couple en devenir, ou plutôt, un jeune couple, qui s’apprivoise et se découvre, et dont les premières vacances sont censées permettre, à grands coups de diners romantiques et autres moments privilégiés, l’avènement le plus durable. Echo terrible aux sculptures du plasticien américain Duane Hanson, les héros de Ben Wheatley sont l’exact archétype du touriste de base, vulgaire et peu futé, dont l’idiotie et la bêtise agissent comme les révélateurs chimiques d’une folie sourde et corrosive, décomplexée et mortifère. A mesure que s’accumulent les meurtres et les cadavres, le tandem, comme une version dégénérée d’un mythe cinématographique fondateur – Bonnie & Clyde –, vient figurer en creux l’impossibilité pour l’homme d’échapper à une violence qu’il sait fondatrice et sacrée, dont l’irruption tient lieu de rituel, et dont le refoulement le bouffe jusqu’à l’os, et jusqu’à l’explosion.

Que dire ensuite, des deux films suivants, incontestables chefs-d’œuvre, et grand classiques du genre ? C’est dans une salle minuscule et fébrile qu’apparait sur l’écran le générique d’ouverture du Freaks de Tod Browning, après que Kenneth Anger nous l’ait chaleureusement présenté. Film de monstres s’il en est, Freaks est aussi un grand film sur l’omerta et la famille, pas celle des parents et des cousins, mais celle, générale, agrandie, dangereuse, qui peut naitre d’une communauté. Filmé comme un huis-clos qui fait des dynamiques de coulisses d’une troupe de cirque le véritable lieu du spectacle (on ne verra jamais, ou du moins jamais dans leur intégralité, les numéros des différents artistes), le long métrage raconte comment, parce qu’elle s’est joué de l’un d’entre eux, une belle trapéziste se voit réduite par les freaks à l’état de monstre. Tod Browning bien sûr, met en scène deux aspects contraires de la monstruosité, physique d’abord, la plus évidente, psychologique ensuite, par l’intermédiaire de la trapéziste et de son comparse, viles et cruels, et pour lesquels l’appât du gain le substitue à la morale – pour hériter de la grosse fortune d’un des freaks, la trapéziste le séduit et le dupe, jusqu’au mariage où elle essaie de l’empoisonner. Pour autant, le réalisateur, fait exceptionnel, ne cède pas au manichéisme, et prouve dans son dernier quart d’heure, que l’ignominie et la barbarie sont le fait de tous les hommes, qu’ils soient nains ou vénaux. Plus qu’un film de monstres, de tous les monstres, Freaks alors s’impose comme un grand film sur la nature humaine, ses forces et ses faiblesses, sa violence surtout.

Enfin, deuxième carte blanche de Kenneth Anger, et cadeau exceptionnel, l’occasion de (re)découvrir sur grand écran le sublime Voyeur de Michael Powell, dont on nous explique qu’il a ruiné la carrière. Il est toujours difficile de parler de tels films, tant tout semble avoir été dit parfois, tant aussi ils s’avèrent d’une richesse et d’une intelligence incommensurables, dont les petits mots du dictionnaire ne peuvent saisir l’ampleur, et surtout l’entièreté. En racontant l’histoire folle et magnifique d’un homme, voyeur, dont le passé traumatique viendra plus tard éclairer les obsessions, Michael Powell signe un grand film sur le cinéma et l’ivresse du voir, sur les affres de la création aussi, sur la puissance scopique, la puissance éjaculatrice de l’œil. Meurtrier pervers et artiste génial, le héros de Powell, Mark, tue pour vaincre ses démons, ou plutôt pour les apprivoiser, pour qu’ils cessent d’être des contraintes qu’il échoue à transgresser. C’est par là même au processus créatif que réfléchit le cinéaste, dont il découpe d’ailleurs sans cesse la mécanique, de l’image à la bande son, jusqu’au final terrifiant, où les enregistrements conjugués des cris femmes mortes rappellent à la mémoire du spectateur les images de leurs assassinats respectifs, et surtout, leur visage, immortel, iconique. Une mise en abîme dantesque à la violence tripale, qui raconte sans détours le cinéma, sa folie, ses déviances, sa beauté la plus fatale.

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