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Disparition de JJR - Ma première rencontre avec Jean-Jacques Rousseau

8 novembre 2014 | Par : Quentin Meignant

Un personnage hors normes...

La nouvelle fut rude même si l’on se doutait que, depuis les funestes événements de la mi-juillet, il n’allait pas bien : Jean-Jacques Rousseau n’est plus. Comment annoncer cela aux lecteurs sans trop laisser transparaître l’émotion ? Comment accuser le coup sans verser une larme et se ruer sur La Revanche du Sacristain Cannibale, mon film préféré du cinéaste de l’Absurde ? Force est de constater que je n’ai su répondre à ces questions et que j’ai donc enchaîné une news laconique en ces colonnes suivie d’une vision du moyen métrage les yeux embués. Ce n’est donc pas le chroniqueur qui parle mais l’humain au travers de ces lignes, l’humain qui s’était attaché à un être hors normes.

On ne peut pas dire que j’étais spécialement proche de Jean-Jacques, ni que je le connaissais depuis des années. Faisant partie du microcosme courcellois depuis maintenant dix ans, j’étais bien au courant que sévissait dans les rues de la ville un homme encagoulé qui, caméra à la main, croquait des oeuvres originales, généralement fauchées, mais représentatives d’un cinéma que j’affectionnais particulièrement. J’ai donc sauté le pas en 2010 pour les besoins d’un reportage sur le tournage de Karminsky-Grad, très long métrage de JJR, pour les besoins de notre site.

A peine arrivés sur place et après avoir fait la connaissance de l’équipe, Damien, notre rédac’ chef, et moi-même, rencontrions enfin Jean-Jacques Rousseau au mieux de sa forme. L’amour du cinéma, l’effervescence de l’homme quand il était en tournage transpiraient dès les premiers instants. Le Cinéaste de l’Absurde, qui devait à la base se livrer à un petit jeu de questions-réponses et, surtout, se laisser observer en plein travail, oubliait instantanément la raison de notre visite en découvrant nos profils : j’ai la tête d’un slave et Damien d’un grand sadique (peut-on vraiment le démentir ?). Hop, il n’en fallait pas plus pour que l’imagination de Jean-Jacques se mette en branle : je serai, moi, p’tit gars de la ville qui assiste à son premier tournage, un soldat russe, et Damien ne sera autre qu’un sadique médecin nazi. L’objectif ? Détruire Charleroi avec une bombe atomique ! C’est tout ce que l’on saura ce soir-là sur le pitch du film mais c’est largement suffisant pour passer un bon moment avec un Jean-Jacques omniprésent et qui, une fois le silence instauré aux abords de la scène, prend sur lui la direction d’acteurs, les dialogues et le fignolage des effets spéciaux. Un canon à fumée récalcitrant fera que l’un des assistants de JJR fumera un cigare entre mes jambes (sic) pour simuler les gaz mortels tandis que Damien use de ses mimiques, commandées à distance par Jean-Jacques, pour développer de réelles aptitudes scéniques. La voix de Noël Godin résonne sur un téléviseur : "Il a déjà vendu ses puits de pétroles ! Aux Sganassans, aux Tchouks,... Stop ! On arrête la bombe !" La scène est tournée durant trois longues heures avec des répétitions, un peu comme au théâtre, des interventions de Jean-Jacques qui change au fur et à mesure le scénario et parfois les dialogues. La folie s’empare littéralement du cinéaste et se transmet aussi à ses acteurs qui, de fil en aiguille, deviennent de plus en plus impliqués. Ayant totalement oublié le but de notre visite, se prêter au jeu était devenu un plaisir.

Ce soir-là, on apprenait au final que JJR avait eu de nouvelles idées et que ce qui devait être la dernière soirée de tournage de Karminsky-Grad n’était en fait que la moitié de celui-ci. Il s’étendra encore sur de longues semaines, toujours avec les moyens du bord et la bonne humeur, pour un résultat qui sera diffusé bien plus tard sur les écrans du BIFFF. Après ce très long métrage, Jean-Jacques vivra encore de belles expériences, comme le tournage d’Un Colonial chez les Celtes, l’une de ses plus belles réussites ou la mise en branle de son journal, La Voix du Maître, avec la complicité de son compère Amaury. JJR, malgré son âge avancé, développait une énergie de plus en plus forte, presque solaire et surtout ultra-communicative, et brillait aussi par sa générosité, tant dans la vie qu’à l’écran. On se demandait jusqu’où cette passion mènerait cet homme de cinéma. La réponse, à quelques semaines seulement de ses 50 ans de cinéma, restera à jamais inconnue. Jean-Jacques avait encore tellement de choses à faire, de punchlines à balancer, d’amis à faire rire... Celui qu’on prenait pour un immortel, du fait de son incroyable énergie et de son inénarrable envie, nous a quittés sur un sale coup du destin, sur une nouvelle preuve de la folie humaine, lui qui adorait tant la dépeindre. Il laisse sans conteste un vide énorme derrière lui. Gloire au cinéma, gloire à Jean-Jacques et surtout merci pour tout l’artiste !

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