Dan Simmons - L’Echiquier du mal

14 avril 2016 | Par : Fred Bau | Des livres

Titre L’Echiquier du mal

Auteur Dan Simmons

Année US 1989

Edition Denoël 1992
(sorti en 1 volume poche Folio SF en 2014)

Note 9/10

Résumé

Ils ont le talent. Ils ont la capacité de pénétrer mentalement dans notre esprit pour nous transformer en marionnettes au service de leurs perversions et de leur appétit de pouvoir. Ils tirent les ficelles de l’Histoire. Sans eux le nazisme n’aurait peut-être pas été cette monstruosité dont nous avons du mal à nous remettre, John Lennon n’aurait pas été assassiné devant chez lui, les fanatismes de tous ordres ne se réveilleraient pas de façon aussi systématique et nombre de flambées de violence, tueries, accidents inexpliqués, n’auraient peut-être pas ensanglanté notre époque. Car ils se livrent aussi entre eux, par " pions " interposés, à une guerre sans merci. A qui appartiendra l’omnipotence ? Sans doute à celui qui aura le plus soif de pouvoir.

Voici bientôt trente ans déjà que Dan Simmons a fait son entrée dans la sphère des auteurs de genre incontournables avec son doublé Les Cantos d’Hypérion et L’Echiquier du mal. S’il ne saurait plus être question de présenter cet ouvrage auprès des connaisseurs (wikipedia propose un article très détaillé), la parution récente (2014) en un seul volume chez Folio SF de L’Echiquier du mal peut être l’occasion d’introduire de nouveaux lecteurs auprès de cette oeuvre phare. Et pourquoi pas, d’y réintroduire les anciens par les arcanes de l’écriture vampirique.

Principalement construit sur les ressorts éprouvés du thriller paranoïaque, avec une tension narrative développée à grand renfort de cliffhangers, L’Echiquier du mal se révèle être, derrière les allures d’un brillant best seller policier 80’s pluri-référentiel sous-poudré d’un vocabulaire fantastique (mélange des genres cordialement jalousé par Stephen King), un roman d’une complexité inédite, et d’une richesse probablement inépuisable. Un roman qui s’inscrit autant dans la monstruosité de son siècle (génocide, surarmement, sadisme familial ou sociétal, manipulation politique, religieuse, sociale, médiatique), que dans une tradition fantastique déjà doublement séculaire.

Le vampirisme psychique ne date pas en effet d’hier. Il trouve même des origines littéraires antérieures au chef-d’oeuvre gothique de Bram Stoker, Dracula (1897). Si les romantiques allemands, héritiers de l’Antiquité, furent pionniers dans le domaine de l’exploration onirico-sensuelle de la symbolique Eros-Thanatos (Goethe, La Fiancée de Corinthe 1797), exploration dans laquelle les romantiques anglais, puis français, s’engouffreront à leur tour (Keats, Lamia 1820, Gautier, La Morte amoureuse 1836), Edgar Allan Poe faisait preuve d’un avant-gardisme étonnant en dépeignant en 1838 dans Ligeia une situation au croisement de la métempsycose et du vampirisme psychique (un croisement de thèmes qui sera, rappelons-le, le moteur essentiel de L’affaire Charles Dexter Ward de Lovecraft (1941) (1)). En 1886, soit onze ans avant la publication de Dracula, Guy de Maupassant signait quant à lui avec Le Horla, ce qu’il nous faut peut-être finir par considérer comme le brasier le plus incandescent du XIXème siècle attenant au vampirisme psychique (2).

On le voit avec ces quelques exemples, les sources littéraires proprement vampiriques auxquelles a pu puiser l’érudit qu’est Dan Simmons sont diverses, et s’étendent bien au-delà du polar et du thriller du XXème siècle (3). Mais c’est probablement dans le petit conte de Claude Askew, Aylmer Vance et le vampire (1914), que se trouve la grande ligne inspiratrice de L’Echiquier du mal, dans la mesure où il y est très explicitement question d’une lutte à mort entre la volonté d’un enquêteur psychique et celle d’une sorcière vampirique. Askew posait en outre, entre les lignes de son court récit, la question d’une fiction vampirique qui s’articulerait dans une civilisation moderne. On ne dressera pas ici un tableau exhaustif des qualités qui distinguent le vampire psychique moderne de Dan Simmons de ses précurseurs ou de l’exploitation romantico-gothique du personnage. Cela équivaudrait à spoiler le plaisir du lecteur. On remarquera seulement que les vampires de Simmons ont l’effroyable capacité de réduire leurs victimes à l’état de zombies-marionnettes (4) ; et que la figure du vampire sert de bout en bout de métaphore horrifique au thème central de l’ouvrage, qui est la question de la capacité de dominer l’autre par le seul exercice de la volonté.

Si dans le domaine du vampirisme psychique, L’Echiquier du mal relève fondamentalement de l’héritage et de l’aboutissement moderne (5), son approche du genre est quant à elle novatrice (même si pas totalement inédite ; cf L’Etrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde par exemple), le fantastique à proprement parler ne faisant intervenir rien qui soit surnaturel. L’exercice est périlleux, et le choix de la figure du vampire primordial, puisque notre sangsue préférée conserve sa fonction psychologique et psychanalytique prédatrice aussi fascinante que répulsive. C’est la hard fiction qui se voit, dans une conjugaison stylistique virtuose, assigner la lourde tâche de combler le vide laissé par l’évacuation de l’élément surnaturel : le vampire apparait en quelque sorte comme une anomalie mutante sur l’échelle de l’évolution darwinienne.

Ouvrage résolument psychologique (6) (Simmons accapare non sans distanciation la théorie du développement moral de Lawrence Kohlberg (7)), L’Echiquier du mal s’attache autant à l’étude des bourreaux que des victimes, des prédateurs que des proies. Des bourreaux qui peuvent avoir été eux aussi des victimes, comme Tony Harod. Des proies qui, à l’image de Saul Lasky et de Nathalie Preston poursuivant William Borden et Mélanie Fuller, peuvent à leur tour traquer les prédateurs. D’où le questionnement permanent du livre sur l’espace commun de la monstruosité (que cela soit celle de la cruauté, de la complicité, de la vengeance, de l’hypocrisie, ou celle de la lâcheté), une franche ironie vis-à-vis du concept de neutralité, et une certaine prudence sceptique vis-à-vis de l’idée de Justice. Un questionnement qui, nous allons le voir, trouve toute sa pertinence dans son ancrage historico-fictif.

Tributaire, au même titre que bon nombre de "fantastiqueurs" romantiques et modernes, de l’héritage hoffmannien, Dan Simmons ne s’adresse pas à nous avec une histoire totalement imaginaire. D’où un malentendu chez certains lecteurs qui n’ont vu guère plus dans le "réalisme fantastique" du livre qu’un sombre portrait des enjeux sociaux-politiques de son temps (Shoah, tableau désenchanté de l’Amérique reagannienne, Guerre Froide, épée de Damocles nucléaire). Tous ces ingrédients procèdent évidemment du récit. Mais, à l’instar du conte hoffmannien, L’Echiquier du mal nous fait accéder à un monde semi-réel qui use et abuse du jeu labyrinthique des mises en abime. A commencer par l’entrecroisement vertigineux de la monstruosité historique et de celle littéraire, où le Nazisme est dépeint comme une figure du Mal vampirique suprême, au coeur même du fantastique, dont le passage au statut de genre à part entière en Occident trouve un berceau fondateur dans le romantisme allemand (8). Une joute d’autant plus complexe, que Simmons accapare non sans ironie le "réalisme" médiatique et les fictions cinématographiques, autant par exercice référentiel que par transposition de procédés rythmiques (distorsion des événements, mise en transparence de l’opacité, accélération ou ralentissement du temps du récit, feux d’artifices Bis).

Notons néanmoins qu’à l’inverse d’Hoffmann, Simmons ne bâtit pas une histoire qui distingue le récit fantastique du roman historique : là où Hoffmann brouillait le réel, Simmons, à l’instar de Dick, brouille intentionnellement la frontière entre réel et fiction, mémoire et imaginaire. Tout son roman se bâtit sur "l’inter-contamination" de données historiques ou contemporaines, et de l’imaginaire (procédé qu’il reprendra dans son "Moby Dick" à lui, Terreur (2007)). L’étrangeté inquiétante de son roman, la dimension éminement fantastique tient comme chez Hoffmann à ce que son histoire semble vraie, réelle, tout en étant étrange. Mais contrairement à Hoffmann, l’intrigue anxiogène est chez lui tout aussi importante que la mise en abime labyrinthique. Et elle trouve dans le thriller paranoïaque un moteur ayant pour fonction d’assurer le croisement du réel et du fictif, nous amenant avec Saul Lasky au questionnement abyssal et éprouvant de la qualité "réelle" de ce que nous nommons Histoire, ainsi que de la valeur de la mémoire (9). En quoi Dan Simmons dépasse quelque peu la démarche de Stephen King, qui affirmait peu après la sortie de Docteur Sleep que chez lui l’imagination est toujours première, et qu’elle ne l’entraîne pas à confondre réalité et fiction (10).

Cette mécanique ambiguë du double, voire du triple ou du quadruple (le "réalisme vampirique" de Simmons est en effet à cheval sur le réel, le fictif, l’historique et le métaphorique) est elle-même déployée au moyen d’un double procédé narratif. D’une part, un narrateur global se charge de tous les éléments du récit. De l’autre, un narrateur à la première personne nous fait pénétrer dans l’intériorité psychique du vampire Mélanie Fuller, personnage éminemment lovecraftien, qui évolue constamment aux bords des gouffres et de la folie. Cette alternance romanesque, qui rend extrêmement sensible la confusion collective que nous nommons communication, en la conduisant aux portes de la démence, constitue une tension psychologique ahurissante. Tension qui se voit agrémentée d’une subtilité purement littéraire et poétique, certains prénoms de personnages étant utilisés pour leur étymologie et leur force évocatrice. On remarquera sommairement l’ironie du brelan William Borden (Wilhlem : de will, volonté et helm, casque), Mélanie Fuller (de melanos : noir) Nina Drayton (le géorgien nino correspond au latin christianna_chrétienne). Et on soulignera la figure du double la plus prononcée : celle de Mélanie Fuller (personnage blanc au prénom ténébreux) et de Nathalie Preston (personnage noir ayant un prénom d’origine latine qui signifie naissance, en référence à celle du christ - symbole de pureté divine donc). Le prénom étant très porté en Russie, il n’est pas interdit de distinguer une mise en abime à l’intérieur de la mise en abime : celle de l’ambiguité de la réussite américaine post seconde guerre mondiale. Les USA ne sont-ils pas en effet sortis victorieux de la Guerre Froide en accueillant autant de cerveaux allemands nazis que juifs ? Reste en dernière instance, quoi qu’on en pense, la collision du récit fantastique et du récit biblique sur le terrain du thriller horrifique populaire. Chef-d’oeuvre.

On pourra sortir de L’Echiquier du mal en se posant une question sinistrement indémodable : comment se fait-il que le Mal fait aussi bien ce qu’il fait ? Chez Dan Simmons, le paradigme de la perversion du jeu d’échecs s’éclaire de lui-même. Son récit vampirique élabore un roman fantastique sans élément surnaturel qui traite essentiellement du Diable, même si le nom n’est que fort peu usité (11), et encore, de manière comique. En d’autres termes, Simmons nous propose une métaphore globale et diaboliquement réaliste des relations et des enjeux de pouvoir. Une métaphore qui implique en arrière plan une vision féodale (réaliste ?) de la politique mondiale ; féodalité peut-être bien fatalement intemporelle. Cette dimension visionnaire saisie, ce monument de la littérature du XXème siècle demeure en soi un long cauchemar borgne qui n’a de rédemption que l’ironie.

(1) Dans une lettre écrite à l’attention de R. H. Barlow datée du 19 mars 1934, soit presque trois ans jour pour jour avant sa mort, Lovecraft exprimait son insatisfaction pour cette longue nouvelle, qu’il négligea de publier de son vivant. On remerciera donc expressément August Derleth et Donald Wandrei pour avoir sorti de la nuit en 1941 un récit que nous tenons quant à nous pour exemplaire en matière de conjugaison de métempsycose et de vampirisme psychique.

(2) Le Horla a fait l’objet de deux versions. La première est un petit conte où l’entité invisible menaçante est clairement identifiée comme un extra-terrestre. C’est dans la seconde version, qui est une nouvelle plus conséquente, que nous assistons au grand coup de génie proprement fantastique de Maupassant. Contrairement à certaines idées reçues, ce dernier était encore en pleine possession de ses moyens mentaux, intellectuels et littéraires. Marqué par la maladie de son frère, il situa, au mépris de toute réduction psychologique, son récit au croisement du vampirisme psychique et de l’aliénation mentale, créant une ligne de tension fantastique dont l’ambiguité résiste aujourd’hui encore à l’analyse.

(3) Le terme du vampire, apparu vers 1725, fêtera bientôt ses 300 ans, alors que l’apparition du personnage dans l’écriture en prose sous la plume de John William Polidori (Le Vampire 1819) fêtera quant à elle ses 200 ans en 2019. La notion de vampirisme, enfin, remonte si l’on peut dire, à la nuit des temps, avec une figure comme Lilith, ou des créatures telles que les succubes.

(4) Si la réaccaparation de la figure du zombie par Simmons n’apporte rien de nouveau par rapport à ce que lui a déjà fait dire Romero, son roman lui apporte une réforme comportementale qui devance d’environ dix ans le cinéma.

(5) On peut éventuellement considérer le Talent, dont sont dotés les vampires pour s’insinuer dans l’esprit des personnes et les plier à leur bon vouloir, comme une sorte de synthèse opérée entre possession démoniaque, magnétisme, métempsycose, hypnose, vampirisme psychique, et conditionnement psychologique.

(6) Le titre original du livre, est, rappelons-le, Carrion Comfort (Putride Confort), et fait référence au poème éponyme de Gerald Manley Hopkins, que Dan Simmons cite en exergue des trois parties de son roman. Ces citations poétiques ont pour fonction évidente d’illustrer le propos d’un texte, dont la dimension essentielle demeure beaucoup plus psychologique que poétique ou psychique, puisque nous suivons de près l’évolution intérieure de Saul Lasky. Rétrospectivement, c’est dans Hypérion, sorti la même année, que Simmons livrait ses premières envolées poétiques épiques ambitieuses, poésie lyrique de John Keats à l’appui. La fonction de la citation de poésie lyrique diffère quelque peu entre L’Echiquier du mal et Les Cantos d’Hypérion. A propos de la complexité des conjugaisons stylistiques auxquelles se livre Simmons dans Hypérion, vous pouvez consulter cette préface de Gérard Klein.

(7) Dan Simmons, bien qu’il la juge simplificatrice, joue avec la théorie du développement moral de Lawrence Kohlberg, et s’amuse à ajouter un stade 0, aux 6 stades théoriques officiels, et au 7ème officieux. Ce serait le stade des sujets dits sociopathes ou psychopathes. Le stade parfait où identifier Hitler, n’importe quel vampire, et pourquoi pas, le Diable.

(8) "L’intrusion du fantastique dans la vie quotidienne, une des originalités de l’art d’Hoffmann", serait selon José Lambert "un des symptômes du romantisme allemand finissant". (Hoffmann, Contes Fantastiques tome 1, Introduction, Garnier Flammarion 1979). L’origine du genre fantastique demeure problématique en soi. Le débat qui divise les critiques autour des distinctions opérées entre mythologie, religion, merveilleux, et fantastique n’autorise pas une datation originelle stricte. On peut raisonnablement distinguer dans l’épopée de Gilgamesh, dans La Bible, ainsi que dans la diversité anthropologique des folklores et mythologies, des éléments fantastiques. L’histoire de la littérature européenne est qui plus est parsemée, depuis l’Antiquité jusqu’au Romantisme, de textes contenant eux-aussi des éléments qui gravitent dans les parages du genre. Dans Epouvante et Surnaturel en littérature (1927), Lovecraft accorde au roman gothique anglo-saxon une importance aussi fondamentale qu’à l’inspiration poétique allemande. Mais comme José Lambert, il voit la racine de la naissance du genre littéraire fantastique dans la sensibilité romantique, dont l’Allemagne demeure le berceau européen. Les Contes Fantastiques de Hoffmann constituent donc une oeuvre symptomatique phare de la naissance d’un genre littéraire à part entière en Europe. On notera que l’apparition du conte fantastique est considérablement antérieure en Chine.

(9) Il n’est évidemment pas question de révisionnisme chez Simmons, qui prend soin de souligner qu’on retient malheureusement plus souvent le nom des bourreaux que celui des victimes. Le champ de question du rapport au temps qu’ouvre Simmons est ici plus à rapprocher d’une démarche proustienne. Ce qu’il nomme "flashback" dans Les Cantos d’Hypérion, et qu’il n’hésite pas à situer au niveau d’une dépendance psychotrope.

(10) Télérama n°3329, 2/8 Novembre 2013, propos recueillis par Nathalie Crom et Cécile Mury.

(11) La figure du Diable, peu évoquée, est omniprésente par l’ironie, et l’allusion à L’Exorciste ne saurait être limitée à la seule fantaisie référentielle.

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