Critique de film

Martyrs

"Martyrs"
affiche du film
  • Genre : Horreur
  • Année de production : 2008
  • Sortie belge : 2008-11-12
  • Réalisateur : Pascal Laugier
  • Pays d'origine : France, Canada
  • Durée : 1h50
  • Scénariste : Pascal Laugier
  • Musique : Alex Cortés, Willie Cortés
  • [
  • Bande annonce
  • ]
  • Casting : Morjana Alaoui, Mylène Jampanoï, Catherine Bégin, Robert Toupin, Patricia Tulasne, Juliette Gosselin, Xavier Dolan-Tadros, Isabelle Chasse, Emilie Miskdjian
  • Récompenses : Aucune

France, début des années 70. Lucie, Une petite fille de dix ans, disparue quelque mois plus tôt est retrouvée errant sur la route. Son corps maltraité ne porte aucune trace dâ

Les critiques à propos de ce film

Critique de Martyrs - Darkness imprisoning me. All that I see. Absolute horror. I cannot live. I cannot die. Trapped in myself. Body my holding cell
Par : Seb Lecocq


Comme l’a demandé Pascal Laugier himself, je m’efforcerai d’en raconter le moins possible sur le déroulement du film et de l’intrigue. Tout ce que vous devez savoir avant la projection est contenu dans les quelques lignes écrites plus haut. Pour ne rien vous cacher, tout cela se passe lors du premier quart d’heure du film. Le reste nous réserve bien des surprises. Et de taille. Voir Martyrs fait le même effet que mettre un doigt dans un engrenage. Une fois que vous êtes pris à l’intérieur de la machine, plus moyen de faire marche arrière, c’est tout votre corps qui passera à la moulinette. Heureusement, il ne s’agit ici que de cinéma et le spectateur, s’il n’a pas la possibilité d’arrêter le film en plein milieu de la projection, peut toujours sortir de la salle et arrêter les frais. C’est la seule porte de sortie qui lui reste. S’il décide de ne pas saisir cette opportunité, il sera convié à un voyage intense, un voyage au bout de la nuit, un voyage au bout des ténèbres, un voyage vers une destination où même la mort n’est plus une délivrance.

Il n’est pas aisé de parler de ce film tant il joue sur le ressenti et la subjectivité de chacun. Deux personnes percevront et recevront le film totalement différemment. Pourtant, une chose s’impose telle une évidence, avec Martyrs, Pascal Laugier va marquer les esprits et bien au-delà de la mini polémique dont tout le monde a jusqu’ici entendu parler. Les images parlent d’elles-mêmes et le message est clair : vous allez détester ce que vous allez voir, mais vous allez adorer détester le voir.

Le film commence par une scène pré-générique déjà bien marquante. Un parc industriel, des usines désaffectées, une fillette en sous-vêtements apparemment brutalisée tente d’échapper à quelque chose. L’image est brute, granuleuse, grise. Ces quelques plans illustrent à eux seuls la note d’intention du film. La scène touche à sa fin et un silence de plomb envahit l’assistance. Un sursaut de terreur brute, les doigts s’enfoncent dans le siège, ils y resteront durant une heure trente. Pascal Laugier nous attrape par les tripes pour ne plus les lâcher, du moins pour un temps. Le film est clairement divisé en deux parties bien distinctes. La première impose Lucie (Mylène Jampanoï) comme principale protagoniste du film. Ces quarante-cinq premières minutes déboulent avec la puissance d’une percée de Jonah Lomu et scotchent définitivement le spectateur à son fauteuil. La violence est dure, frontale et brutale. Décuplée par l’environnement réaliste dans laquelle elle se place. Le réalisateur pousse un cri de colère, balance une boule de rage qui explose à la gueule du spectateur. On pense à des œuvres essentielles comme La Dernière Maison sur la Gauche, Funny Games, Day Of The Woman ou Thriller. Oui, rien que ça. Martyrs donne l’impression d’avoir été tourné dans les seventies et s’inscrit dans cette lignée de films jusqu’au-boutistes qui ne font aucune concession. Mais il ira bien plus loin, aidé en cela par deux comédiennes repoussant les limites de leur jeu et de leur corps pour livrer une prestation mémorable qui mérite vraiment d’être signalée. C’est rare de voir un tel degré d’implication dans un rôle qu’on imagine physiquement et psychologiquement éprouvant. Bravo mesdemoiselles.

Vers la moitié du métrage, Laugier bouleverse la trame de son film et Lucie s’efface pour laisser la place à Anna (Morjana Alaoui). Petit à petit, on sent la transition s’opérer, d’une violence brutale et sèche on passe à une torture psychologique, sadique et froide. C’est à ce moment que le film entre vraiment dans une autre sphère et s’impose comme un film essentiel dans le paysage filmique français. Dès cet instant, le film ne ressemble à rien de ce qui a déjà pu être fait auparavant en France.

Laugier, tel un chirurgien fou, opère un examen de la souffrance, de la peur et de l’humain. Dans Martyrs, les traditionnels monstres et chimères propres au cinéma de genre sont laissés au placard. Pas de traces de zombies, vampires, loups-garous, fantômes ou autres fillettes aux cheveux sales (quoique…), rien que de l’humain, un humain trop humain dans ses faiblesses et ses peurs, un humain torturé dans son âme et sa chair. Un humain inhumain dans la forme. L’homme est le pire des monstres car il est bien réel et capable de tout pour atteindre son but. Même au pire. Et ce pire, c’est ce qui nous attend au bout de ce voyage qui résonne à nos oreilles comme un écho aux pages les plus sombres de notre histoire récente. C’est là qu’on comprend que la violence graphique n’est rien à coté du malaise instauré par les plans qui défilent devant nos yeux. On est mal à l’aise, bousculé, nauséeux. Trop extrême, trop glauque, trop fort, il est clair que Martyrs ne plaira pas à tout le monde, les spectateurs les moins endurcis seront si heurtés qu’ils préféreront s’échapper. Car, contrairement aux deux filles du film, ils disposent eux d’une potentielle échappatoire.

Le film démontre une vraie fascination pour la souffrance. Car c’est bien elle et pas la violence qui en est le centre. Laugier scrute cette souffrance et la capacité des hommes à l’endurer et à la faire subir. Il impose une réelle réflexion de fond sur la violence qu’il montre et qui n’est là que pour illustrer quelque chose de bien plus grand. La violence du film est un moyen et pas une finalité. Les thématiques sont toutes autres et se dévoilent petit à petit pour nous entraîner dans un ailleurs jamais abordé dans le cinéma de genre. Pour en venir à des considérations plus techniques, la mise en scène est à l’image de l’histoire. Tendue comme un arc, sèche et jamais gratuite. Dépouillée à l’extrême, la caméra se concentre sur les personnages et pas sur les sévices endurés par les victimes. Pas des gros plans dégoulinants et incompréhensibles, pas de voyeurisme morbide, tout pour le réalisme. Pour corser le tout, le réalisateur convie à la table l’une des légendes urbaines modernes les plus terrifiantes. Ce cocktail rend le film bien plus éprouvant et transforme la vision en une expérience hautement désagréable.

L’autre force, ou faiblesse c’est selon, du réalisateur c’est sa capacité à aborder le genre de manière frontale, avec un premier degré jamais renié comme si l’horreur était la chose la plus sérieuse et importante du monde. Il se permet d’aborder des thèmes universels transcendant le genre et envoyant son film une sphère plus large que celle du simple cinéma d’exploitation. Cette attitude peut en gêner certains en passant pour de la prétention. D’autant plus que Laugier se permet l’audace de faire référence à un chef-d’œuvre du cinéma mondial comme le Jeanne d’Arc de Dreyer. Prétention ? J’y vois plutôt une forme d’érudition et d’amour envers le cinéma dans sa globalité, d’autant que cet hommage est loin d’être gratuit tant certains thèmes communs aux deux films se rejoignent dans un final totalement tétanisant. Durant un cours instant, on oublie totalement que Martyrs est un film d’horreur extrême. Il touche du doigt les questions existentielles que peuvent se poser les humains. Le film surpasse alors son statut de simple œuvre de cinéma pour endosser les habits d’œuvre réflexive sur la vie, la mort, la souffrance et tout ce qui se trouve entre les deux.

On croit voir apparaître une lueur d’espoir, une possibilité de rédemption et de soulagement avant que Laugier, dans un ultime geste de misanthropie, ne vienne annihiler nos dernières forces. Même s’il n’est pas parfait et souffre de quelques défauts heureusement gommés par une maîtrise, une ambition et un extrémisme de chaque instant, Martyrs est un tour de force dont on n’a pas fini d’entendre parler.


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