Critique de film

Mademoiselle

"Ah-ga-ssi"
affiche du film

Corée. Années 30, pendant la colonisation japonaise. Une jeune femme (Sookee) est engagée comme servante d’une riche japonaise (Hideko), vivant recluse dans un immense manoir sous la coupe d’un oncle tyrannique. Mais Sookee a un secret. Avec l’aide d’un escroc se faisant passer pour un comte japonais, ils ont d’autres plans pour Hideko…

Les critiques à propos de ce film

Critique de Mademoiselle - Les Infortunes de la vertu
Par : Seb Lecocq

Mademoiselle est typiquement le genre de film où moins on en sait avant d’entrer dans la salle, meilleure sera la séance. Donc si vous voulez vraiment en savoir un peu plus et voir quelques images avant de dépenser 10 balles, ce que je comprends tout à fait, je vous conseille de regarder la bande-annonce coréenne, bien plus évasive que la française. De mon côté, je vais tenter de déflorer le moins d’intrigue possible. Ceci étant dit, commençons.

Mademoiselle est le nouveau film de Park Chan-wook, l’homme à qui l’ont doit le désormais bien connu Old Boy qui avait buzzé à Cannes, tout comme ce Mademoiselle qui s’y était bien fait remarquer. On avait laissé un Park empêtré dans un esthétisme un peu vain, froid et gratuit, dépassé par ses comparses coréens tels que Bong Joon-ho ou Na Hong-jin. Engoncé dans le nid douillet de l’embourgeoisement, il lui fallait rebondir sans quoi, le risque de n’être qu’une caricature de lui-même frappait à sa porte. Ce nouveau métrage, même si présenté à Cannes, nous montre un metteur en scène retrouvé, hargneux, conscient de son style mais surtout animé d’une flamme nouvelle et d’une histoire solide, ce qui n’était pas toujours le cas ces derniers temps.

Cette flamme est initiée par un duo de comédiennes d’une présence et d’une alchimie rare. Kim Tae-ri, la jolie et ingénue servante et Kim Min-hee dans le rôle de la mystérieuse demoiselle mélancolique. Autour de ce duo va se dérouler une histoire complexe en apparence mais simple en profondeur. L’histoire de deux femmes dans un monde d’hommes. Féministe, Park ? Pas vraiment. Simplement un metteur en scène qui a su créer des personnages de femmes fortes qui, à un moment donné, décident de reprendre en main le cours de leur existence. Ce qui est encore le cas ici. Dans Mademoiselle, tout n’est question que d’apparences, de faux-semblants, d’images, de rôles. Malgré l’époque décrite, il s’agit là d’un film d’une grande modernité qui retranscrit parfaitement la grande comédie des convenances et de la vie en général. Une constante dans le cinéma de son auteur.

Park signe une œuvre dont la beauté plastique n’a d’égale que la perversité sourde qui en émane. Une perversité partagée entre les écrits de Sade et les estampes érotiques de l’ère Edo, tous deux brillamment mis à l’honneur dans le récit. Une dualité mise en abyme par le décor principal du film : une vaste demeure composée pour une moitié d’un manoir anglais et pour une seconde moitié d’une maison traditionnelle japonaise. Cette dualité se retrouve au centre du film, à tous les niveaux de création, que ce soit dans l’écriture et la structure en miroir, dans la mise en scène qui reprend plusieurs fois les même plans mais dans des situations différentes, ce qui en change profondément le sens, dans les rapports entre les personnages. Tout, dans Mademoiselle, peut se voir et se comprendre sous le prisme du miroir. Ce dernier film est un retour à la trilogie de la vengeance pour Park puisqu’on retrouve la manipulation d’Old Boy, la structure de Sympathy for Mr Vengeance et le personnage de Jooksee doit beaucoup à la femme forte de Lady Vengeance. Il est aussi le métrage le plus humain de son auteur, Celui qui, derrière une vraie noirceur, véhicule le plus de sentiments positifs comme s’il avait besoin des ténèbres pour imposer une vive lumière.

La mise en scène est comme d’habitude, époustouflante de maîtrise, mais contrairement à ses dernières livraisons, elle se met entièrement au service d’un propos fort et de personnages qui existent pour eux-mêmes. La richesse de la mise en scène se dévoile au fil des visions qui en augmentent à chaque fois la précision et la signifiance. Le jeu de miroir entre les deux parties du film est encore ici au centre de la réalisation. Le film est parsemé de scènes de sexe à l’esthétisme proche de la peinture. Hyper sensuelles et proposant chaque fois une sensibilité différente en fonction de l’évolution des relations entre les divers personnages, elles cimentent le nœud de l’intrigue centrale d’une histoire toujours surprenante qui dévoile enfin son véritable enjeu en mettant, physiquement et psychologiquement, les protagonistes à nu.

Mademoiselle est un film dont la richesse thématique n’a d’égale que la puissance visuelle. On en ressort imprégné, à la fois par la perversité, la violence sourde qui en émane, la beauté picturale de l’ensemble et la force des relations qui unissent tout ces personnages. Park Chan-wook signe peut-être ici son meilleur film tant il semble brasser l’intégralité de sa filmographie pour s’imposer comme l’œuvre-somme d’un grand cinéaste en pleine possession de ses moyens. On reste longtemps hanté par le doux tintement de ces petites clochettes…


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