Critique de film

Les Dents de la mer

"Jaws"
affiche du film
  • Genre : Thriller, Horreur
  • Année de production : 1975
  • Sortie belge : 0000-00-00
  • Réalisateur : Steven Spielberg
  • Pays d'origine : USA
  • Durée : 2h04
  • Budget : 12 millions de dollars
  • Scénariste : Peter Benchley (roman) / Peter Benchley, Carl Gottlieb (scénario)
  • Musique : John Williams
  • [
  • Bande annonce
  • ]
  • Casting : Roy Scheider, Robert Shaw, Richard Dreyfuss, Lorraine Gary, Murray Hamilton, Carl Gottlieb
  • Récompenses : Oscars du Meilleur montage, Meilleure musique et Meilleur son en 1976
    Eddie Award du Meilleur montage en 1976
    Anthony Asquith Award for Film Music de la Meilleure musique en 1976
    Golden Globe de la Meilleure musique en 1976
    Grammy Award de la Meilleure musique en 1976
    People's Choice Award en 1976

A quelques jours du début de la saison estivale, les habitants de la petite station balnéaire d'Amity sont mis en émoi par la découverte sur le littoral du corps atrocement mutilé d'une jeune vacancière. Pour Martin Brody, le chef de la police, il ne fait aucun doute que la jeune fille a été victime d'un requin. Il décide alors d'interdire l'accès des plages mais se heurte à l'hostilité du maire uniquement intéressé par l'afflux des touristes. Pendant ce temps, le requin continue à semer la terreur le long des côtes et à dévorer les baigneurs.

Les critiques à propos de ce film

Critique de Les Dents de la mer - Piège en eaux troubles
Par : Damien Taymans


Sorti en 1975, le troisième long métrage de Steven Spielberg allait consacrer à tout jamais son réalisateur autant qu’il allait traumatiser des milliers de spectateurs à travers le monde, au point que les affluences sur les grèves s’en verront fortement diminuées. Les dents de la mer, au départ prévu pour n’être qu’un téléfilm, est une adaptation, tout aussi hitchcockienne que le précédent Duel, du roman de Peter Benchley publié en 1974 devenu un véritable best-seller en accumulant les ventes à travers le monde. L’idée de transposer le livre sur grand écran émane de l’épouse de David Brown, Helen Gurley Brown qui découvre le récit alors qu’elle est éditrice du Cosmopolitan. David Brown et Richard Zanuck, qui ont tous deux travaillé auparavant avec Spielberg sur The Sugarland express, acceptent d’un commun accord lorsque le réalisateur se dit intéressé par cette nouvelle opportunité. Le film spielbergien suivra une voie similaire à celle du roman, ramenant plus de 470 millions de dollars et remportant une kyrielle de récompenses prestigieuses (des Oscars aux Golden Globes en passant par les BAFTA).

Plus qu’un simple film d’horreur mettant en scène des animaux tueurs, Les Dents de la mer se présente comme un joyau cinématographique héritier des pellicules d’Hitchcock dans la manière de filmer et d’installer le suspense. La scène d’entrée est tournée une dizaine de minutes avant le coucher de soleil, exercice périlleux puisque la luminosité ne sera que de courte durée. Mais Spielberg ne refuse jamais une difficulté pour autant que celle-ci contribue à l’amélioration du matériau sur lequel il travaille. Le réalisateur l’a déjà prouvé en tournant intégralement le film Duel en extérieur en une douzaine de jours seulement. La première scène d’attaque, jouxtant cette entrée en matière à l’éclairage surréaliste, ne met aucunement en exergue les mâchoires suggérées dans le titre de l’œuvre. Une entité inconnue happe la nageuse vers le fond de l’eau sans que le sang ne se répande outre mesure. Dès lors, le spectateur est acculé dans une situation terrifiante et il ne peut s’empêcher de seriner la même question : « Que vient-il de se produire sous mes yeux ? » Et le réalisateur de répondre à l’interrogation de la plus belle des manières en mentionnant l’attaque du requin sur un rapport de police.

Jouant la carte de la suggestion à de nombreux moments, Spielberg reproduit les schémas hitchcockiens dont il se proclame l’héritier. Parallèlement, ces astuces (comme celle des bidons en plastique) permettent au budget de s’alléger considérablement sans montrer le squale sous toutes ses coutures. Pourtant, Les Dents de la mer n’est pas avare en monstration. En effet, les gigantesques mâchoires apparaîtront à de nombreux moments-clé de l’œuvre, histoire de permettre au spectateur de visualiser l’animal et ainsi de l’emmener au summum de l’angoisse.

En artiste de génie, Spielberg ne table pas uniquement sur ces scènes d’attaque et prend le temps de poser son intrigue en développant de longues scènes de dialogues ou d’actions quotidiennes. Celles-ci permettent la projection et l’identification dans la peau de l’un ou l’autre personnage. Les explications de Quint relatives à sa manière de chasser les requins ne sont pas anodines : elles fournissent au spectateur plus de renseignements sur le bonhomme qu’il n’en faut. Le langage du marin et ses attitudes permettront de le cataloguer dans la catégorie des vieux loups de mer qui n’ont peur de rien. Quint prend ainsi une nouvelle dimension, lui qui avait été présenté comme un rustre trop sûr de lui lors de la conférence avec les hauts dignitaires d’Amity. Il développera une nouvelle facette de sa personnalité lors de son fameux discours sur le drame de l’Indianapolis.

Le métrage présente une magnifique réflexion ontologique. Bien plus que le requin, l’homme est au centre de l’œuvre spielbergienne (comme c’était déjà le cas pour Duel). Cet anthropocentrisme sera récurrent dans la filmographie du réalisateur puisqu’il ne s’arrêtera jamais de présenter un homme dans une posture délicate, face à un danger duquel il ne peut s’extraire (pensons à la course-poursuite de Duel ou à celles de Minority report et de Jurassic park). Dans tous les cas, quelque chose vient rappeler à l’être humain qu’il n’est à l’abri d’aucune dérive scientifique (les dinosaures de Jurassic park, les précogs de Minority report, le camion de Duel) ou naturelle (les requins du présent film, le Mal dans La liste de Schindler). Les tourments des humains dépassés sont dépeints avec justesse, Spielberg prenant un malin plaisir à placer l’être dans des situations aussi pittoresques que potentiellement probables (la plage sur laquelle personne ne se baigne, la farce du faux aileron).

En définitive, Les Dents de la mer reste une œuvre difficile à appréhender tant elle traite d’une multitude de thèmes avec brio (les malversations politiques, l’inconscience et la paranoïa collectives, le jusqu’au-boutisme, la lutte entre raison et action). Chef-d’œuvre au suspense haletant, porté par une musique grandiose de John Williams, ce Jaws restera à jamais gravé dans les mémoires des spectateurs. De quoi franchement devenir aquaphobe…


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