Critique de film

Carrie au bal du diable

"Carrie"
affiche du film
  • Genre : Fantastique - Pouvoirs paranormaux
  • Année de production : 1976
  • Sortie belge : 0000-00-00
  • Réalisateur : Brian De Palma
  • Pays d'origine : USA
  • Durée : 1h38
  • Budget : 1,8 millions de dollars
  • Scénariste : Lawrence D. Cohen, Stephen King
  • Musique : Pino Donaggio
  • [
  • Bande annonce
  • ]
  • Casting : Sissy Spacek, Piper Laurie, Amy Irving, William Katt, Betty Buckley, Nancy Allen, John Travolta
  • Récompenses : Nominé aux Oscars de la Meilleure actrice (Sissy Spacek) et Meilleure actrice de second rôle (Piper Laurie) en 1977
    Nominé au Golden Scroll du Meilleur film d'horreur (1977)
    Grand Prix pour Brian De Palma et Mention spéciale pour Sissy Spacek au festival d'Avoriaz (1977)
    Nominé au Golden Globe pour la Meilleure actrice de second rôle (Piper Laurie) (1977)
    NSFC Award de la Meilleure actrice (Sissy Spacek) en 1977

Tourmentée par une mère névrosée et tyrannique, la vie n'est pas rose pour Carrie. D'autant plus qu'elle est la tête de turc des filles du collège. Elle ne fait que subir et ne peut rendre les coups, jusqu'à ce qu'elle ne se découvre un étrange pouvoir surnaturel.

Les critiques à propos de ce film

Critique de Carrie - Mieux vaut l’éviter, parole de dentiste !
Par : Damien Taymans




L’une des premières œuvres du réal fut ce Carrie, coïncidant avec la première adaptation cinématographique d’une œuvre de Stephen King qui, dès les années 70, reçut le titre honorifique de maître de l’horreur. Et des adaptations, il y en eut à la pelle avec le regret d’en recevoir des tonnes qui ne sont pas des plus réussies. Mais, « peu importe » me souffleront les fans puisque leur auteur fétiche existe même sur écran. Mais, « peu importe » me crieront les amateurs cinéphiles puisque des réussites réelles furent édifiées par des réals au nom brillant (ne citons comme exemples que le Christine de Carpenter ou le Dead Zone de Cronenberg).

Dans la même lignée, il en va de même pour ce Carrie. Il suffit que le nom de Brian De Palma résonne à nos oreilles et nous voilà assaillis de tonnes d’images provenant de classiques du réalisateur comme Scarface, Les incorruptibles ou encore Sisters. En professionnel hors pair, De Palma a su donner au roman de Stephen King le ton juste, ne s’éloignant que lorsque c’était nécessaire de l’écrit éponyme.

La séquence d’entrée nous amène sur un terrain de volley-ball par le biais d’une magnifique plongée donnant suite à un travelling vertical réussi pour atterrir sur la physionomie frêle de Carrie White, jeune fille raillée par ses congénères qui n’ont de cesse de l’insulter et de la rabaisser (le coup de casquette asséné est en ce sens révélateur). Cette séquence liminaire ouvre l’appétit et est d’emblée équilibrée par une scène somptueuse nous plongeant dans le vestiaire des jeunes adolescentes. Un rythme considérablement ralenti, une caméra qui s’égare pour mettre en lumière ces corps sublimes remuant avec grâce au son d’une musique au ton hypnotisant. Derrière la fumée de la douche, un nouveau corps apparaît, tout aussi sublime que ceux vus précédemment. Au rythme du savon promené sur son anatomie, nous contemplons les formes appétissantes aux galbes magnifiques de la jeune Carrie. Soudainement, la pureté personnifiée est bouleversée par l’apparition de gouttes de sang à l’entrejambe de Carrie. Une teinte rouge vient se souiller le corps immaculé de la jeune adolescente. La poésie s’arrête net et laisse place à la stupeur, à l’angoisse. Une angoisse perçue via la réaction de Carrie. Surprise par l’apparition de ces écoulements menstruels, la jeune femme panique et se précipite auprès de ses camarades pour recevoir de l’aide. Là voilà blessée, meurtrie, comme morte. Symboliquement, les menstruations se rattachent à la mort pour Carrie car l’apparition sanguine ne peut être que la révélation de l’imminence néfaste.

S’ensuit alors une scène d’une cruauté sans bornes puisque ses camarades n’ont de cesse de se moquer de l’innocence bafouée, enterrant la jeune fille sous une pluie de tampons et serviettes blancs. La position fœtale qu’adopte Carrie White témoigne de la souffrance de l’adolescente, esseulée dans une vie qu’elle n’accepte pas, critiquée par ses congénères et refusée par le monde des adultes dont le représentant le plus illustre demeure sa mère. Eduquée de manière spartiate et tyrannique par une mère dévote au plus haut point, la jeune fille ne peut pas s’émanciper et se sent davantage isolée dans un monde qu’on ne lui a pas expliqué (ce dont elle accusera sa maman peu de temps après). En découlent une innocence et une naïveté naturelles qui cadrent mal avec les blondes péroxydées qui l’entourent et n’ont d’autre perspective que ce bal de fin d’année qui approche.

De Palma fait de Carrie le modèle extrême de la solitude adolescente, de cette époque de la vie où le monde n’est fait que de craintes et de souffrances. Le réalisateur joue de cet état de fait puisqu’il nous propose de nombreux moments de pur bonheur directement contrebalancés par des lieux d’une tristesse inconcevable. En ce sens, Carrie est un personnage double à part entière et De Palma jouit de cette dualité atroce. Elle possède deux vies diamétralement opposées : l’une se déroulant dans une maison terne et étriquée et l’autre dans un univers plus ensoleillé, plus ouvert mais dans lequel elle évolue avec davantage de difficultés (la différence travaillée des lumières est d’une perfection inouïe). Carrie se situe sans cesse entre deux extrêmes et ne sait jamais lequel choisir : aux portes de la mort (scène de la douche) ou du bonheur (l’invitation au bal), physique repoussant (devant son miroir) ou plaisant (lorsque Miss Collins lui relève les cheveux), égale aux autres ou monstre à part… Autant d’interrogations qui frapperont Carrie au long du métrage, placée entre deux catégories de personnes : d’une part des amis peu convaincus puisqu’ils ne le sont que par culpabilité et d’autre part des ennemis décidés. Jusqu’à ce que les événements choisissent pour elle et qu’elle ne sombre dans une folie destructrice, nous menant au paroxysme de l’effroi (la scène du bal).

La psychologie du personnage central est traitée au scalpel par De Palma qui parvient de nouveau à nous manipuler de part en part. La scène du bal offre deux preuves de cette manipulation contrôlée du réalisateur : l’effroi procuré par le montage alterné du podium où se situent Carrie et Tommy et du stratagème fomenté par Chris et Billy ainsi que la fausse progression démantelée lorsque le réalisateur nous promène au sujet de Sue qui traduira par son regard sa position réelle dans l’entourage de Carrie.

L’interprétation de Sissy Spacek et de tous les autres membres du casting est époustouflante en tous points et nous ne pouvons que rejoindre les propos de De Palma qui affirme avoir eu la meilleure équipe de l’époque. Mention spéciale pour Piper Laurie qui interprète de façon magistrale cette marâtre castratrice et fanatique et donne lieu à une symétrie entre le monde des adolescents et celui des adultes. Lorsque la mère de Carrie se rend chez la mère de Sue, elle est reçue avec politesse et est rapidement remerciée à coups de billets. Cette scène permet d’édifier la comparaison patente que nous retrouvons dans notre société : les adultes sont aussi cruels que les adolescents mais sont cadenassés par les règles de bienséance imposées qui nous dictent qu’on ne met pas une torgnole dans la gueule d’un voisin trop envahissant (à ce titre, lire les savoureuses Catilinaires d’Amélie Nothomb).

En conclusion, par sa capacité de dépeindre la société telle qu’elle est en exacerbant chacun de ses éléments, par son emprise manipulatrice sur le spectateur, par la beauté des images proposées et par l’effroi total provoqué, De Palma prouve une fois pour toutes son savoir-faire dans le domaine et livre une œuvre immortelle, destinée au panthéon des chefs-d’œuvre.


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