CYCLES

CYCLE "LET IT SNOW" - Edward aux mains d’argent (1990)

10 janvier 2016 | Par : Samuel Tubez

A peine sorti du succès de Batman, Tim Burton livre l’un de ses films les plus personnels, un conte de fées original dans lequel il crée l’un de ses premiers véritables alter ego de cinéma : Edward Scissorhands. Un être marginal, accepté pour ses talents créatifs et aussitôt conspué pour sa différence. Le reflet parfait du cinéaste au sein des studios calibrés hollywoodiens.

Une vieille dame raconte à sa petite-fille non pas une histoire issue du livre de contes posé sur ses genoux mais une qu’elle a bel et bien vécue. Dès cette ouverture, Burton détourne la féérie des bouquins classiques et la fait sienne. Son univers, aussi fantaisiste soit-il, prend ainsi vie dans une réalité plausible, celle d’une petite banlieue américaine aux maisons identiques dont seules les couleurs pastel les différencient. Un sombre château digne de celui de Frankenstein domine la ville et, bientôt, l’une des autochtones va franchir les grilles de ce domaine où elle découvre un jardin chatoyant avant de faire la connaissance du mystérieux Edward qu’elle adoptera immédiatement, l’emmenant avec elle dans son foyer. Jusqu’ici isolée, la créature parvient à s’intégrer dans cette société grâce à sa différence, les lames et ciseaux présents à l’extrémité de ses bras lui permettant d’exécuter des prodiges en taille de buissons et autres coupes de cheveux fantasques. Mais sa condition de « freaks » et son amour envers la lumineuse Kim le conduiront inexorablement à l’exil, le monstre étant obligé de se replier sur lui-même en retrouvant son château alors qu’il est chassé par les villageois.

En l’accueillant en son sein, Hollywood et plus particulièrement Disney ont façonné Tim Burton, l’emprisonnant dans son système. On connaît la suite de la carrière de cet artiste alors à l’époque singulier qui tente aujourd’hui tant bien que mal de se dépatouiller du moule dans lequel il s’est empêtré (malgré son radical Sweeney Todd et son sympathique Frankenweenie animé, ses Charlie et la chocolaterie et Alice au pays des merveilles riches en édulcorants nous restent en travers de la gorge). Peut-être qu’à l’instar d’Edward, Burton aurait dû retourner vivre dans son sombre château où il faisait encore preuve d’une réelle folie créatrice avant qu’il ne soit trop tard…

Quoiqu’il en soit, les influences gothiques de Burton se partagent déjà ici l’affiche avec sa fascination pour Disney, le réalisateur convoquant aussi bien Pinocchio ou La Belle et la Bête que James Whale. Il y convie même la légende alors déclinante de l’épouvante Vincent Price qui y incarne son dernier rôle au cinéma : l’Inventeur d’Edward qui perdra la vie avant de pouvoir lui offrir ses mains. Un rôle spécialement écrit pour l’acteur qui, pour l’anecdote, s’évanouira réellement lors du tournage de cette scène tragique, une prise conservée telle quelle par le réalisateur. A l’inverse des derniers faits d’armes de Burton, Edward aux mains d’argent possède une intégrité absolue qui l’élève au rang d’œuvre d’art et non de produit commercial. Même si la féerie est omniprésente et que l’humour pointe régulièrement le bout de son nez, l’aliénation et la déshumanisation sont les principales thématiques de ce chef d’œuvre aussi beau que triste. Provisoirement accepté par une société faussement accueillante, Edward redescend presque aussi vite au rang de paria : il est et restera, aux yeux de presque tous, un monstre auquel le bonheur est interdit. Sublime désespoir.

Indissociable de cette histoire aussi belle que tragique, la partition de Danny Elfman est d’un lyrisme absolu et en magnifie chaque image, nous plongeant dès les premières secondes dans une atmosphère de conte de fées ou sublimant son côté romantique et désespéré quand le récit le demande. Car c’est aussi bien entendu une histoire d’amour qui est au cœur d’Edward aux mains d’argent et que font vivre Johnny Depp, qui y casse déjà son image de beau gosse acquise dans la série 21 Jump Street, et la sublime Winona Ryder avec laquelle il forme à l’époque un véritable couple à la ville. Leur relation platonique dans le film est d’une beauté rare, l’un passant par toutes les étapes de l’état amoureux (presque exclusivement évoquées par des gestes et regards), l’autre n’ouvrant les yeux que trop tard (bouleversante scène que celle de leurs regards échangés au travers d’un écran de télé). Lui qui ne peut étreindre sans blesser se voit de fait également interdit d’amour. Laissé pour mort, il ne lui restera plus que la solitude et les flocons de neige qu’il fait tomber sur la ville afin que sa bien-aimée sache que leur amour, bien qu’impossible, restera malgré tout à jamais immortel.

Poème lyrique absolu, Edward aux mains d’argent demeure, plus de 25 ans après, l’un des chefs d’œuvre de Tim Burton et un film d’une magie intemporelle qui ravit les sens. Image, son, acteurs, tout est réuni pour que le miracle se produise à chaque vision. Une merveille.


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