Le Festival Européen du Film fantastique de Strasbourg

CHRONIQUE - The Children

Deux couples partent pour les fêtes de Noël avec leurs cinq enfants, quatre bambins et la grande sœur en pleine crise d’adolescente tendance gothique. Dans une maison de campagne idyllique, les enfants réclament de plus en plus d’attention pour que les parents jouent avec eux. Alternance de pleurs et de consolation, de cris et de rires, jusqu’à l’accident, ou plutôt ce que les parents croient être un accident…

Attention, événement ! Dans la lignée des films d’horreur sur les enfants maléfiques tels que Damien : la malédiction ou Les Révoltés de l’An 2000, le réalisateur anglais Tom Shankland nous offre, après WAZ, thriller horrifique dans la lignée de Saw, une bobine faisant passer la soit-disant pureté de l’enfant pour utopique en mettant au centre de l’action une sauvagerie immaculée et inattendue, ne semblant présenter aucune frontière…

Si, pour vous, les films d’infectés sont synonymes de créatures zombiesques, visages blafards et yeux injectés de sang, vous allez devoir revoir votre définition avant de visionner The Children. L’atmosphère horrifique que propage le film de Tom Shankland va de paire avec la frappante dichotomie entre la barbarie des meurtres et la pureté apparente de ceux qui les commettent. Si les occupations initiales des enfants paraissent innocentes au premier abord, elles deviennent progressivement empreintes d’une touche perturbante, qui tourne rapidement au malsain. Crayon planté dans l’œil, luge jetée avec puissance dans les tibias, poupée profondément enfoncée dans les tripes, rien ne semble avoir de limites pour les quatre marmots qui semblent davantage dignes d’une création diabolique que d’une publicité haut en couleur pour Benetton.

Les causes du brusque changement comportemental des enfants restent relativement obscures : les quelques plans de germes et de cellules infectées laissent sous-entendre une contamination virale. « Paul Andrew Williams (NdlR : scénariste et metteur en scène de Bienvenue au Cottage) avait écrit un script traitant du passage d’une comète, et de l’arrivée d’aliens sur Terre. » déclare Tom Shankland. « Ils auraient créé des embryons qu’ils auraient implantés dans les enfants. Ces derniers ayant une immunité plus faible que celle des adultes, ils seraient donc devenus des sortes de zombies, et auraient commencé à tuer leurs parents. » Pourtant, nulle présence d’extra-terrestres ou autre créature from outer space. Ici, l’horreur est belle et bien réelle, davantage proche d’un soudain revirement schizophrénique que de la science-fiction. « J’aimais l’idée des enfants tueurs plutôt que celle des morts-vivants et des météorites. Je voulais quelque chose de plus réaliste, je savais que ça serai plus effrayant si ça restait dans une atmosphère plus familière, sans explication. Il y a pas mal d’allusions au film Les Oiseaux de Hitchcock. Ce que j’aime, c’est qu’on ne sait jamais vraiment d’où vient le mal qui touche les oiseaux, c’est irrationnel. »

Se déroulant en huis-clos, la cellule familiale se trouve fissurée et torturée jusqu’à l’implosion. Symbolique de pureté, le décor hivernal révèle finalement que la blancheur de la neige se dégrade au contact du sang, tout comme la candeur apparente des bambins. « Dès le moment où j’ai décidé de tourner le film dans la neige, j’ai eu envie d’en faire une métaphore de la violence cachée sous l’innocence. J’aimais cette idée de vouloir jouer avec l’idéalisation des enfants dans la société actuelle. On se sent facilement mal à l’aise quand on songe à la sauvagerie dont ils sont capables s’ils ne sont pas éduqués. » C’est d’ailleurs en dehors de la maison que se dérouleront les premiers évènements, taxés « d’accidents » par les parents, qui ne pensent pas une seconde à remettre en question la responsabilité de leurs rejetons. Comme dans Les Révoltés de l’An 2000, du réalisateur espagnol Narciso Ibanez Serrador, une question revient sans arrêt au cours du film : qui peut tuer un enfant (le titre original du film espagnol étant d’ailleurs ¿Quien puede matar a un nino ?) Incapables de voir la réalité en face, les adultes iront même jusqu’à accuser Cassie de leur étrange comportement. Adolescente rebelle, elle se dit « rescapée » de l’avortement, arborant le tatouage d’un fœtus au niveau du nombril, se démarquant des adultes de par son comportement, et des enfants de par son âge. Si elle ne semble proche d’aucun d’entre eux (excepté de son oncle pour qui elle semble avoir le béguin), c’est vers sa personne que se tourneront les premiers reproches. Il faudra attendre que le cercle familial se resserre progressivement pour que les parents cessent de nier la dure réalité : dès que les attaques commencent à se dérouler dans le sein même du cottage, il ne leur restera plus qu’à faire face à la situation, laissant l’horreur s’immiscer librement dans leur conscience. Pamphlet anti-avortement ou rébellion de l’enfant-roi ? Tom Shankland laisse planer le doute, préférant laisser à chacun sa vision de la chose, plutôt que de chercher à tout prix à justifier faits et gestes.

Le rapport qu’entretient le film de Shankland avec l’horreur est le fruit d’un travail ingénieux entre l’image, le son et les situations classiques habilement détournées. A l’instar du film de Narcisco Ibanez Serrador, The Children se déroule uniquement de jour. Si les plans extérieurs sont lumineux voire éblouissants (la neige pose bien des soucis du point de vue de l’éclairage d’une scène), ils font ressortir avec talent la montée d’une tension qui se fait de plus en plus palpable, véhiculée par de très brefs inserts d’yeux crevés et de corps éventrés. A ce sujet, le réalisateur dit : « J’avais l’idée d’alterner les points de vue. […] Lors du dîner de Noël, les enfants ont une sorte de flash sur ce qui va arriver. Je voulais que le public soit proche de leurs pensées, pour ressentir leur évolution. D’autre part, dès le moment où j’ai su qu’il y aurait cette scène où Rachel Shelley se prend un crayon dans l’œil, j’ai pensé que placer de courts plans sur des yeux aurait amené le public à penser, inconsciemment, à l’œil et à sa vulnérabilité ! » Une méthode qui se révèle particulièrement efficace ! D’autre part, The Children ne tranche pas totalement au niveau du comportement des marmots, faisant aisément passer une crise d’hystérie pré-massacre pour la turbulence propre aux gosses, lors de la scène du repas notamment. La bande-son se résume principalement au parallèle entre le bruit (rires cristallins des enfants, hurlements des parents) et la quiétude (bruit feutré des pas sur la neige, soufflement du vent, silence). A première vue, cela passerait aisément pour un détail, mais The Children est un film qui réveille les plus simples angoisses aussi bien que les instincts primitifs.

Oscillant entre innocence et monstruosité, les enfants jouent dans le film de Shankland des tueurs plus efficaces que n’importe quel croque-mitaine, oeuvrant dans une bobine brève (85 minutes) mais diablement efficace.


L’INTERVIEW DE TOM SHANKLAND

"C’est vraiment une bonne chose que ce film soit projeté en France. Comme ça vous pouvez tous avoir une idée de la manière dont se déroulent les vacances en famille en Angleterre. Aucun enfant n’a été blessé durant le tournage de ce film. Par contre, ce sont peut-être les parents qui ont été marqués à vie…"

Avez-vous une dent contre les enfants ?

J’ai beaucoup d’amis qui ont des enfants. C’est une sorte de revanche vis-à-vis de mes amis, en fait. Ils m’ont emmené aux anniversaires de leurs gosses. Ca criait de partout, ils donnaient des coups, vomissaient… Les parents disaient toujours « c’est pas grave, ils sont juste un peu fatigués ! » Une fois, je suis parti en vacances avec ces amis-là, et l’un d’entre eux, père de famille, avait organisé un jeu compétitif avec les enfants. Un des adultes a triché pendant le jeu, et une fille a piqué une crise d’hystérie, c’était vraiment effrayant. Et l’explication du père était la suivante : « Diana a un fort sens de la justice ! » Mais non, en fait c’est juste une petite peste !!

Rachel Shelley est une actrice que l’on voit assez peu en France, et qui ne semble pas prédestinée à ce genre de films… Qu’est-ce qui vous a amené à la choisir ?

Je ne connaissais pas Rachel Shelley auparavant. Je savais qu’elle était en tournage à Vancouver, alors je lui ai envoyé un DVD. J’avais aussi appelé une actrice, que je ne nommerai pas, avec qui j’avais travaillé, et qui, au premier abord, semblait être une maman poule. Je me suis rendu compte qu’en fait elle était complètement folle ! Rachel Shelley était vraiment belle, chaleureuse. Beaucoup d’actrices lui ressemblent. On les fait tourner dans des films historiques, avec de beaux costumes, et c’était là l’occasion pour Rachel de faire quelque chose de totalement différent. Par contre, elle a commencé à avoir peur de la fille qui jouait Léa. Quand celle-ci a entendu qu’elle devait jouer une scène où elle mettait un crayon dans l’œil de Rachel, elle n’arrêtait pas de faire ça pendant le déjeuner (il répète le geste d’une main qui plante un objet pointu dans quelque chose), et ce dès qu’elle la voyait. C’était une petite fille très gentille, elle ne disait pas grand-chose durant cette période. Au début c’était marrant, mais à la fin Rachel avait vraiment peur…

On pourrait presque considérer votre film comme étant contre l’avortement, dans un sens ! Il y a le cas de Cassie, son tatouage, le fait qu’elle se déclare comme étant une « rescapée », et sa mère qui finit par se faire attaquer par le fruit de sa chair… Les enfants qui apparaissent dans le plan final seraient-ils le symbole de la vengeance de toutes ces vies ôtées par leur propre génitrice lors de l’avortement ?

Pour moi, cette histoire entre le tatouage et l’avortement n’est qu’un détail du film, comme je l’ai dit précédemment. Mais j’aime le fait que chacun l’interprète différemment !

Est-ce difficile de tourner avec des enfants et d’inverser l’image classique de leur innocence ?

Les enfants savent parfaitement faire la différence entre la fiction et la réalité. Je ne leur ai pas donné la script, mais la plus âgée l’a lu et a raconté toute l’histoire aux autres ! Nous avions vraiment peur qu’ils soient choqués, mais en fait ils ont adoré, et ils avaient hâte de tuer les adultes ! Cela ne leur posait pas le moindre souci. Au début, ils avaient des doutes quant au réalisme de leur jeu, ce n’était pas convaincant. Pour moi, c’est comme travailler avec un adulte. Il y a toujours cette recherche de naturel.

Comment avez-vous choisi tels enfants plutôt que d’autres ?

C’était un peu comme Pop Idol, ou des émissions de ce genre… On a fait des centaines et des centaines d’auditions avant de trouver ces quatre fabuleux enfants. Nous recherchions une véritable force, qu’ils ne prennent pas trop la situation au sérieux, mais qu’ils comprennent que ce n’était qu’un jeu. Les jeunes acteurs du film ont d’ailleurs commencé à tourner leur propre version de The Children durant le film, qui est bien plus violente que la mienne !

Dans un genre un peu différent, il y a Eden Lake, du réalisateur anglais James Watkins. Qu’en avez-vous pensé ?

Je l’aime beaucoup. C’est un peu différent, vu que les acteurs sont plus âgés. Eden Lake est très ancré dans la réalité. The Children est plus fictionnel, mais il est vrai que plusieurs films sur le même thème sont sortis en même temps.

The Children est assez proche d’un film de zombies, les enfants ayant été touchés par un virus d’origine inconnue. Mais si on retourne en arrière, on remarque que le fond de l’histoire d’un film de morts-vivants est souvent celui d’une critique de l’univers contemporain du réalisateur. Par exemple, Zombie était une satire de la société de consommation. Avez-vous le sentiment d’avoir ajouté une pierre à l’édifice avec The Children, qui pourrait être perçu comme une critique de l’enfant roi ?

Je ne sais pas si c’est aussi le cas en France, mais en Grande-Bretagne, il y a beaucoup de programmes de reality-show comme Super Nanny, qui donnent des conseils pour éduquer des enfants. Bien que je n’en aie pas, j’adore cette émission. Un film comme Les Révoltés de l’An 2000 représente bien notre obsession vis-à-vis des enfants, et notre tendance à vouloir expliquer leur violence. Mais c’est le comportement des parents qui m’intéresse et m’interpelle. On pourrait presque dire que leurs névroses sont représentées par ces rejetons monstrueux.

Il y a beaucoup de gros plans sur des yeux dans votre film… Y a-t-il une signification particulière ?

A vrai dire je pense qu’il y a deux explications. Tout d’abord, pendant que je tournais, j’avais l’idée d’alterner les points de vue, entre celui des enfants et celui des adultes, qui doivent faire face aux évènements. Lors du dîner de Noël, les enfants ont une sorte de flash sur ce qui va arriver. Je voulais que le public soit proche de leurs pensées, pour ressentir leur évolution. D’autre part, dès le moment où j’ai su qu’il y aurait cette scène où Rachel Shelley se prend un crayon dans l’œil, j’ai pensé que placer de courts plans sur des yeux aurait amené le public à penser, inconsciemment, à l’œil et à sa vulnérabilité !

Au niveau des scènes de meurtres, on ne voit pas vraiment les enfants assassinent les parents. Par contre, quand c’est l’inverse, les plans sont beaucoup plus clairs et directs. Est-ce une volonté que de ne pas montrer la violence des enfants ?

Je n’ai pas un problème moral concernant le fait de montrer des enfants tuer des adultes. Je pensais seulement que la différence de taille entre les deux ne serait pas très effrayante. Le public serait toujours en train de penser qu’il suffirait d’un revers de main et l’affaire serait réglée ! Les enfants devaient assassiner les adultes d’une manière assez créative, les manipuler afin de les pousser à se sacrifier plutôt que de commettre un meurtre. Ce côté suggéré est assez délibéré. Durant le film, quand les adultes tuent les enfants, c’est toujours par accident. Je voulais amener les spectateurs à désirer ardemment leurs morts. En Grande-Bretagne, quand j’ai projeté le film pour la première fois, il y a eu des applaudissements dans la salle ! J’aimerais que le public dise : « Oui, tuez le monstre ! » Mais en fait ici ce sont les enfants, ces monstres ! Dès que les jeunes acteurs ont appris qu’ils devaient tuer les adultes, ils ne tenaient plus en place. Ils avaient vraiment hâte de tourner ces scènes !

N’avez-vous pas eu la crainte de voir votre film censuré ?

Nous en avions peur, mais en Angleterre il a seulement été interdit aux moins de quinze ans ! Si on avait tué des animaux, ça aurait été moins de dix-huit ans, mais apparemment en Angleterre, ça ne les dérange pas de tuer les enfants… (rires) Nous préférions faire un film intelligent, avec beaucoup de suspens, plutôt qu’un film d’exploitation… Je savais dès le début que je ne voulais pas montrer trop de violence.

La plupart des scènes de violences se déroulent en dehors du cadre familial : dans la forêt, la neige… Est-ce une manière de montrer le lien qui existe entre la sauvagerie de la nature et celle des enfants, avant qu’ils ne soient éduqués ?

Dès le moment où j’ai décidé de tourner le film dans la neige, j’ai eu envie d’en faire une métaphore de la violence cachée sous l’innocence. J’aimais cette idée de vouloir jouer avec l’idéalisation des enfants dans la société actuelle. On se sent facilement mal à l’aise quand on songe à la sauvagerie dont ils sont capables s’ils ne sont pas éduqués. Mais il y a aussi le fait que les adultes dénient, inconsciemment, ce qui se passe. A la fin du film, la violence arrive au sein même de la maison, alors qu’auparavant, elle était à l’extérieur, dans le paysage. A partir de cet instant, ils ne peuvent plus refuser ce qui se passe, ou dire que c’est de la faute de Cassie. Ca pénètre vraiment dans leur conscience, et ils doivent finalement faire face à ce qui se passe réellement.

Comment s’est déroulée votre collaboration avec Paul Andrew Williams, le scénariste et réalisateur de Bienvenue au Cottage ?

Paul avait un script intitulé Miria, qui est un anagramme du nom d’un célèbre metteur en scène américain. Il s’agissait, à l’origine, d’un scénario mettant en scène le passage d’une comète, et l’arrivée d’aliens sur Terre. Ils auraient créé des embryons qu’ils auraient implantés dans les enfants. Ces derniers ayant une immunité plus faible que celle des adultes, ils seraient donc devenus des sortes de zombies, et auraient commencé à tuer leurs parents. J’aimais l’idée des enfants tueurs plutôt que celle des morts-vivants et des météorites. Je voulais quelque chose de plus réaliste, je savais que ça serait plus effrayant si ça restait dans une atmosphère plus familière, sans explication. Il y a pas mal d’allusions au film Les Oiseaux de Hitchcock. Ce que j’aime, c’est qu’on ne sait jamais vraiment d’où vient le mal qui touche les oiseaux, c’est irrationnel. Je trouvais que Miria était un titre ridicule, ça faisait trop Disney. Nous avons donc décidé de le renommer The Day. Le public-test aimait beaucoup le film mais détestait ce titre. J’y tenais, mais on a finalement décidé de suivre le conseil du producteur, qui nous disait de le changer. Paul m’a permis de réécrire le scénario. J’ai toujours d’excellentes relations avec lui, et c’est d’ailleurs un excellent metteur en scène.

Avez-vous d’autres projets en tête ?

Oui, j’en ai quelques-uns ! Une de mes idées serait, qu’à chaque film, il y ait une personne de moins qui meurt. Au final, j’en arriverais à réaliser des comédies… Donc dans mon prochain film, il n’y aura qu’une personne qui mourra ! Mais ça restera effrayant, avec du suspens…

(Propos recueillis et traduits par Metzgerin)

Image du jour

Récentes critiques

affiche du film
Ça
2017
affiche du film
The Black Room
2016
affiche du film
Spider-Man: Homecoming
2017
affiche du film
Okja
2017
affiche du film
Underworld: Blood Wars
2016
affiche du film
Wonder Woman
2017

Cinemag

> Feuilleter

Concours

Sondage