Batman Year One

6 août 2013 | Par : Fred Bau | Des bulles

Titre Batman Year One

Scénario Frank Miller

Dessins David Mazzucchelli

Couleurs Richmond Lewis

Année édition Delcourt 2000

Année édition Panini Comics 2010

Note 9/10

Résumé

Après douze années passées à l’étranger, Bruce Wayne revient à Gotham City, avec la ferme intention de tenir la promesse
qu’il a faite dix huit ans auparavant sur la tombe de ses parents : combattre le crime. Cette mission va l’amener à élaborer un
alter ego inquiétant et fascinant du nom de Batman, et à s’associer avec deux hommes qui ont le même objectif que lui : le
procureur Harvey Dent et l’inspecteur de police Jim Gordon.

Chapitre I : Qui je suis, comment j’en suis arrivé là.

Lorsque Frank Miller se porte volontaire pour revisiter et améliorer les origines de Batman, il dispose d’une solide expérience
du matériel qu’il doit rénover. Ce que DC Comics attend alors de lui, c’est un approfondissement dramaturgique, afin que cette
histoire forme un tout plus cohérent et plus crédible. Or, pour reprendre une remarque de David Mazzucchelli, la difficulté foncière
d’un tel projet consistait à parvenir à établir un équilibre délicat entre le réalisme dont Miller désirait imprégner cette cohérence,
et la crédibilité du super-héros. Son enracinement dans un monde familier plus proche du récit policier risquait fort de produire
l’effet inverse de celui escompté : le décrédibiliser jusqu’à l’absurde.

L’enjeu était donc de taille. Il s’agissait certes, avant tout, en respectant les bases imaginées par Bob Kane et Bill Finger, et en
rebondissant sur le succès revitalisant du Batman The Dark Knight Returns, d’insuffler aux origines du personnage un souffle
nouveau qui suscite un regain d’intérêt des lecteurs de comics ; mais encore fallait-il que ce renouvellement puisse toucher un
public plus large. Batman Year One cristallise donc, au delà de la refonte originelle de son personnage principal, la réforme de
tout un genre, le Comic Book, en vue d’entériner une nouvelle forme d’expression artistique que depuis Ronin, Frank Miller
défend vaille que vaille : le Graphic Novel. L’objectif du scénariste génial était donc mûrement réfléchi : il voulait boucler la boucle
de ce qu’il avait commencé avec son Dark Knight ; à savoir, faire passer la légende de Batman du cadre des comics s’adressant
aux adolescents, à celui de roman graphique plus abouti et plus adulte. Ce qui revenait en définitive à confirmer, avec un héros
de marque, et une oeuvre décisive, les enjeux du Graphic Novel.

Chapitre II : La guerre est déclarée.

Miller a le vent en poupe. Son opus précédent est un triomphe. Il a gagné la confiance de DC Comics. Et, par dessus tout, il en
est au stade de la préméditation créatrice. Si le problème qui se pose à lui est celui de l’élaboration d’une fusion entre l’univers
de Batman et celui du Polar, c’est parce qu’il en possède déjà, en partie tout du moins, la solution. Primo, il s’est auparavant livré
à un exercice de style similaire avec un personnage de Marvel : Daredevil (qui n’était avant lui qu’une déclinaison mineure de Batman).
Secundo, il a tracé avec The Dark Knight Returns une subtile, bien qu’étroite, ligne de démarcation entre la figure du super-héros
immuable made in USA (qu’incarne un Superman monolithique), et celle du surhomme possédé par sa part d’ombre trop humaine
(qu’incarne un Batman usé et désabusé, mais plus déterminé que jamais). Enfin, il mesure l’importance du rendu visuel pour la réussite
d’un récit qui veut répondre d’un principe de crédibilité réaliste. Manifestement conscient de ses propres limites en tant que dessinateur,
le scénariste va renoncer à l’aspect graphique (même s’il en concevra par écrit toute la mise en page), et s’associer à David Mazzucchelli
pour le dessin, et Richmond Lewis pour la couleur.

Chapitre III : L’aube noire.

Frank Miller dispose a priori de tous les éléments essentiels dont il a besoin. Le jeune milliardaire Bruce Wayne, il le sait, se prête
mieux que tout autre personnage à ce mélange des genres. Il n’est pas au sens rigoureux du terme un super-héros. Ce n’est qu’un
homme. Un homme hanté par un trauma d’enfance, qui a en lui l’extraordinaire ressource d’y puiser son exceptionnelle détermination.
C’est en ceci qu’il demeure l’archétype du personnage de comics le plus "crédible", et le plus proche du "réel". Si sa transformation
douloureuse et progressive en surhomme épris de justice relève du fantastique et de la science fiction, son univers constitue un
terrain favorable au développement policier. Son histoire, ainsi que sa dimension urbaine, résolument sombres, peuvent soutenir
la gageure d’une fusion avec le polar réaliste.

Miller doit néanmoins éviter l’écueil d’une simple juxtaposition, qui produirait l’impression désastreuse de voir débarquer un héros
costumé, personnifiant l’idéal de justice, dans un monde tenant à la fois de Taxi Driver et du Parrain. La réussite d’un tel procédé
nécessite donc de nombreux sacrifices, et de nombreuses prises de risque. Miller devine combien il est indispensable de débarrasser
le personnage de bien des éléments dont il a lui-même repoussé les limites de manière "opéradique". Car leur emploi s’avérerait fatal
à l’orientation originelle et réaliste de Batman Year One. Il va en conséquence recourir à une méthode soustractive qui contraste totalement
avec celle additionnelle du The Dark Knight Returns. Les partis pris les plus notables sont un usage restrictif du matériel high tech ; une
réduction radicale de toute la "bat-terminologie", qui se résume à la seule batcave ; l’exclusion de tout le bestiaire de super-vilains qui
peuplent la franchise depuis les années 40 ; la mise à l’écart de l’apparition de tout autre super-héros.

Il n’y aura que deux dérogations à cet "élagage super-héroïque" général :

1_ Le coup de force des échos du folklore fantastique dont il s’est déjà servi pour son Dark Knight, et qu’il distille dans les peurs enfantines
de Bruce Wayne, afin d’entourer le héros de l’aura d’une créature de la nuit qui justifie le costume de Batman.

2_ Catwoman, que Bob Kane et Bill Finger avait introduite dans leur création en 1940 avec le Batman #1. Selina Kyle, globalement fidèle
à celle des origines, est la pierre de touche qui permet au récit de s’ancrer dans une atmosphère proche de Taxi Driver. Miller se sert en
outre du recoupement entre sa transformation en une Catwoman ambivalente, et celle de Bruce Wayne en Batman, afin de renforcer l’idée
qu’il s’est forgé de son héroïsme, et qu’il décrivait comme suit en 1986 : "C’est un homme chargé d’une mission, mais pas d’une vengeance.
Bruce ne cherche pas à se venger. Il est au dessus de ça. Il est beaucoup plus noble que ça. Il rêve d’un monde meilleur où un jeune Bruce
Wayne ne serait pas une victime. En fait, il veut se rendre inutile. Batman est un héros qui espère ne pas avoir à exister". On soulignera
donc combien la toute première publication en version française de 1988 sous le titre de Vengeance Oblige constituait un malentendu
consternant sur le travail de Miller.

Ainsi considérablement délesté des gadgets comics, Batman retrouve son ennemi primitif, qui est sa raison d’être, et l’un des fondements de la
littérature policière : le pouvoir incarné par le crime organisé et la corruption des institutions.

Chapitre IV : Un ami dans le besoin.

La plus grande rupture de cette refonte originelle est l’introduction du triangle supposé incorruptible Batman/Jim Gordon/Harvey Dent,
corrélative de la suppression pure et simple du compagnon d’armes de toujours, Robin, alors que l’ordre de création de ces personnages
est le suivant : Gordon en 1939 ; Robin en 1940 ; Dent/Double Face en 1942. Il est évident que le jeune prodige se prête fort mal aux
enjeux narratifs de Batman Year One, alors que le triangle Justicier/Policier/ Procureur s’inscrit comme allant de soi aux fondements
d’un récit qui s’aventure plus en avant sur le terrain du Parrain. Le développement de ce triangle, dont la problématique formera la clé
de voûte d’Un Long Halloween, demeure toute fois très embryonnaire. Et il y a à ceci une raison. Frank Miller a parfaitement saisi que
pour que ce recentrage originel sur le double Wayne/Batman puisse atteindre le stade de fusion réciproque avec le Polar, il faut qu’il soit
lui-même désaxé. Cette réforme centrale est par conséquent intégralement subordonnée à une double tension narrative, dont la ligne
directrice assure au récit son réalisme dramatique.

Par un subtil jeu de chassés-croisés, l’ouvrage nous fait suivre en parallèle l’évolution de Jim Gordon et celle de Bruce Wayne. Lorsque le
policier arrive à Gotham, il n’est pas le jeune idéaliste qu’avaient initialement dépeint Bob Kane et Bill Finger. C’est un flic fort en gueule
qui a de la bouteille. Il est honnête, mais lucide et torturé. Il diffère foncièrement du milliardaire de 25 ans qui s’efforce de son côté, avec toutes
les ressources de sa jeunesse, de devenir Batman. L’inspecteur, sujet à ses propres faiblesses d’homme, subit un système judiciaire corrompu
et oppresseur qui ira jusqu’à s’en prendre à sa famille. Solitaire rétif dans son travail de flic, il n’aura de cesse, d’abord, d’essayer d’interpeller
le Batman. Mais le caractère inéluctable des événements l’amènera à voir son destin se confondre avec le héros.

Jim Gordon est la clé de cette fusion réciproque. C’est lui, le catalyseur, l’agent de liaison entre ce qui chez Batman, relève du fantastique et de la
science fiction, et ce qui fait de lui un héros urbain qui tient du surhomme. Le coup de maître de Miller consiste à avoir su jouer de ce dédoublement
axial, de telle sorte, qu’au-delà de tous les caractères présents, le récit agglomère ses rotations autour du double pôle Batman-Polar, promulguant
ainsi Batman Year One au rang de l’oeuvre fondatrice.

"Est-on allé trop loin"

C’est la question que se posait encore en 2005 David Mazzucchelli. Selon lui, plus les super-héros deviennent réalistes, et moins ils sont
crédibles. Si comme Denny O’Neil, on s’évertue à considérer que la franchise Batman n’a rien d’une mythologie, qu’elle ne peut pas dépasser
le stade de la légende urbaine, alors on peut raisonnablement affirmer que dans le cas de Batman Year One, cette légende a effectivement
été conduite trop loin. Qu’il y aura toujours quelque chose d’éminemment ridicule et dérisoire dans ce mélange des genres.

Ce Graphic Novel pourtant, malgré la noirceur dont le scénariste est coutumier, réussit à mettre en valeur la ferveur, l’enthousiasme, et la
noblesse des idéaux dont peut être porteuse la jeunesse. Elle est aussi, à bien des égards, une ode à l’amitié. Aussi peut-on envisager
Batman Year One comme l’expression de l’Idéal de justice selon Frank Miller, The Dark Knight Returns apparaissant a contrario comme
l’expression de son Blues corrosif. En somme, Denny O’Neil, malgré tout le respect qui lui est dû, a peut-être tort. La mythologie ne se définit
pas exclusivement, comme il aime à le croire, selon un élément religieux. Elle se définit aussi par sa dimension poétique. Et dans cette perspective,
Batman Year One est à considérer comme le fondement moderne de toute la mythologie Batman.

(Cet article est dédié à la mémoire des personnes assassinées lors de la projection de The Dark Knight Rises aux Etats Unis)

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