THEMA

"Bastardi senza gloria"

8 janvier 2012 | Par : Alan Deprez (Vivadavidlynch)

Portrait de Giovanni Simonelli et Antonio Margheriti (par Michele Ferri)

Michele Ferri

Michele Ferri, journaliste/critique cinéma/conférencier (on se souvient de son excellente conférence au Bloody Weekend 2011 « Morts vivants VS zombies »), fut très tôt immergé dans le grand bain du cinéma bis par un père abonné aux œuvres du maestro Antonio Margheriti (La vierge de Nuremberg, Danse macabre, La sorcière sanglante). Il rend ici hommage à cette figure paternelle trop tôt disparue, au fil de souvenirs qui lui reviennent comme tant de madeleines de Proust.

Par Michele Ferri (M.L. Simonelli), traduit de l’italien par S. Rime/L. Hernandez (retouches par Alan Deprez)

Bastardi senza gloria (NB : Bâtards sans gloire)

Mon père était un scénariste de B-Movie.

Et ceci a certainement fait que mon enfance, comme celle de mes frères, ne s’est pas toujours déroulée normalement, en comparaison de celle d’un môme qui avait par exemple, des parents avocats ou fonctionnaires. En effet, contrairement aux autres enfants, qui allaient au zoo ou au parc d’attraction, il nous arrivait parfois d’être habillés comme des petits cow-boys pour aller jouer à Cinecittà ou dans un village western, car il y en avait plusieurs autour de Rome à l’époque des westerns spaghetti. Il pouvait aussi nous arriver d’aller rendre visite à Zio Ninni (NB : Antonio Margheriti) avec papa, pendant le tournage d’un de ses films.

A chaque fois, nous nous retrouvions devant de gigantesques monstres en caoutchouc, costumes de gorilles, volcans miniatures, toiles d’araignées en sucre filé et autres bizarreries similaires qui, à nos yeux d’enfants, commencèrent avec le temps à ressembler à quelque chose d’absolument normal, tel le stéthoscope pour le fils d’un docteur. Lee Van Cleef Et, tandis que mes frères peuvent se souvenir de la fois où Jane Birkin ou Giovanna Ralli les avaient pris dans leurs bras et remplis de baisers, je ne peux aujourd’hui me vanter que d’une photo prise dans le jardin de notre vieille maison avec Lee Van Cleef. Maigre satisfaction pour un enfant qui n’aimait pas beaucoup les westerns et n’avait jamais vu Le train sifflera trois fois (NB : High Noon, Fred Zinnemann, 1952)

Même les discussions que nous avions à la maison, les coups de téléphone, les gens qui venaient nous trouver, faisaient partie d’un monde complètement différent de celui dans lequel vivaient mes amis d’école. Je me souviendrai toujours des jours où, jouant sur le tapis ou faisant mes devoirs au salon, j’entendais les voix de mon père et de Zio Ninni qui parlaient d’un scénario, passant en revue les dialogues d’un film qu’ils étaient en train d’écrire. Ils pouvaient y rester des heures, à dire et redire la même réplique. Y mettant chaque fois des intonations qui ressemblaient beaucoup à celles que nous faisions avec nos amis en jouant à quelque chose.

Par la suite, j’ai appris à identifier ces intonations. Elles incarnaient un esprit particulier qui était devenu avec le temps la « marque de fabrique » de leurs travaux communs. C’était la condition sine qua non à laquelle devait se soumettre toute l’histoire, que ce soit celle d’un film d’horreur ou d’action, ou encore le remaniement le plus effronté (on l’appellerait aujourd’hui remake) d’un film plus connu, mais revu et corrigé, pour être transféré dans un univers différent. Comme quand ils essayèrent d’écrire un remaniement de La chevauchée fantastique (NB : Stagecoach, John Ford, 1939) à travers le prisme de la science-fiction.

Et c’était de cet esprit et de tout un sens de l’humour absolument original qu’ils avaient, que sont nés, année après année, toute une série de films aux titres plus bizarres les uns que les autres et qui auraient difficilement pu être projetés dans une salle importante de Rome, voire même en Italie. Ces films étaient pour la plupart des B-movies - « films de seconde classe » - qui finissaient en Allemagne ou en Espagne, ou peut-être dans le meilleur des cas sortaient dans un circuit moins important aux Etats-Unis.

Giovanni Simonelli (scénariste, père de Michele Ferri)

L’esprit de ces films était toujours le même et on pouvait le résumer en un mot. Ce mot exprimait parfaitement le produit qu’ils avaient voulu réaliser. Les clins d’œil continuels des acteurs, les répliques ostentatoires, les idées et l’impact des scènes escomptées, jusqu’aux costumes et aux noms des personnages ; ils devaient toujours et absolument se refléter dans cet unique terme. C’était un mot qui revenait également toujours dans leur discours et qui pouvait définir autant l’objectif de leurs efforts que la qualité de leur réalisation.

Le mot en question était… gajardo ! (NB : traduction littérale : gaillard !)

Une expression rendue encore plus forte par ce “j” si typique du vieux « slang » (NB : argot) de Rome. Un mot qui - il est juste de le souligner - était déjà passé de mode dans le langage entre les années 70 et 90. Si je m’étais hasardé à le prononcer devant mes amis, j’aurais subi une série interminable de moqueries. Vu qu’avec le temps, il a été remplacé tout d’abord par « cool » et ensuite par le plus moderne « super ». Un mot que mes amis de l’époque utilisaient avec une fréquence vraiment ennuyeuse. Le prononcer me fait aujourd’hui encore un certain effet. Parce que ce dernier était « leur » mot et partie intégrante de leur style.

Zio Ninni (Antonio Margheriti)

En effet, c’était le style de toute une génération. La génération de tous ces gamins italiens naïvement marqués à la fin de la 2ème Guerre Mondiale par le charme irrésistible de tout ce qui était américain. Un charme traduit dans ce mot ... gajardo ! Avec ce mot, mon père et Zio Ninni pouvaient tranquillement résumer toute leur honnête œuvre de sérieux travailleurs du 9ème Art. Et au cas où ça se serait révélé nécessaire, pour la justifier. Pour eux, ce mot suffisait à décrire un mouvement culturel entier, comme une nouvelle vague ou un manifeste intellectuel dans lequel ils se reconnaissaient.

Depuis plusieurs années pourtant, Papa et Zio Ninni ne sont plus là…

Tous les deux ont vieilli et sont décédés, malades, comme il arrive à toutes les personnes âgées qui meurent un jour. Et il ne nous reste plus qu’à nous souvenir d’eux avec l’affection qu’ils méritent, parler d’eux, et quand c’est possible revoir un de leurs vieux films.

Leur monde aussi a désormais disparu, ou du moins il est allé remplir une case spéciale dans les manuels d’Histoire (dans notre cas d’Histoire du Cinéma). Les biographies et la filmographie de mon père et de Zio Ninni (Antonio Margheriti, alias Anthony M. Dawson) sont dans tous les manuels de cinéma et, sans forcément devoir aller les chercher dans une librairie, elles sont consultables sur internet, via le célèbre site cinématographique IMDb. Toute leur œuvre, leur travail et leurs films sont désormais là. Et pour quelques rares fois aussi dans quelques programmations télévisées, mais seulement à des horaires désespérément nocturnes.

Quelque chose de leur héritage cinématographique semble encore survivre, grâce à leurs acolytes metteurs en scène américains modernes qui tirent souvent des idées géniales des films de mon père et Zio Ninni, quand ils ne les copient pas carrément. Avec cependant, à la place d’honnêtes travailleurs d’une cinématographie « mineure », de grandes étoiles hollywoodiennes, et en remplaçant les effets spéciaux artisanaux de cette époque par toutes les nouvelles technologies dont nous pouvons disposer aujourd’hui.

A mon avis, cela ressemble plus à une œuvre de plagiat qu’à une véritable redécouverte (comme cela arrive presque toujours quand, derrière mille discours et manifestations d’estime, il y a seulement le manque total d’une quelconque idée originale à exploiter). Rien à voir donc avec le vrai style... gajardo ! de leurs prédécesseurs qui, à cause de la petitesse de leurs budgets, étaient toujours contraints à trouver de nouvelles idées et à inventer des solutions absurdes pour rendre leurs scénarios crédibles.

De toutes les choses qui s’en sont allées avec eux, c’est certainement celle-ci qui me manque : leur style ... gajardo !. Ce qui a caractérisé tout au long de leur vie leurs nombreuses « goujateries ». Ce qui a marqué pour toujours mon enfance et la vie de notre famille. Et qui, c’est juste de le dire, lui a permis de nous offrir, à nous, ses fils, une vie plus que digne et tant de souvenirs singuliers à raconter…

Si nous devions vraiment faire une redécouverte de ce genre de films, dont les deux « gaillards » ont indubitablement été de grands maîtres, ce n’est pas sur la qualité de leurs films que nous devrions nous attarder (NB : quoique !), parce qu’il y en a vraiment peu. Ce n’est pas à l’originalité ou à la beauté, que l’on retrouve souvent en regardant quelque chose, juste parce qu’il appartient au passé. Mais c’est exclusivement à leur style ... gajardo ! et à l’impudence avec laquelle ils ont réussi à vendre leurs films de 2ème classe à travers le monde. Parce que ce n’est certainement pas l’industrie des B-movies qui a disparu avec eux...

Au contraire, grâce aux dévoreurs modernes de films (qu’ils découvrent pour beaucoup via le satellite), la production de ce « plus petit genre » semble progresser comme jamais, aidée en partie par la médiocrité des plus grandes productions, par des effets spéciaux revenant à du « bon marché » grâce aux nouvelles techniques informatiques et par un public de « somnambules » (NB : référence à l’heure tardive où sont diffusées ces œuvres), qui n’a jamais arrêté de s’émouvoir comme des enfants, déjà juste en lisant les titres de ces films. La qualité est celle de toujours, assaisonnée comme il se doit de grossières erreurs de régie (NB : faux raccords), de dialogues de « jeux vidéo » et d’une caste de vieux acteurs déchus qui, comme à l’époque de Lee Van Cleef et de Zio Ninni, servent à donner un peu d’éclat au film.

C’est dans ces films et seulement dans ceux-ci - vus à des heures impossibles couché devant la télé -, dans les clins d’œil des acteurs et leurs répliques ostentatoires, que parfois je retrouve toute la vieille saveur de mon enfance. Et en savourant de nouveau ce vieux style ... gajardo !, que je connais si bien, je me mets à penser à qui n’est plus là et je vais dormir empli de nostalgie…

Antonio Margheriti est mort près de Rome le 4 novembre 2002.

Giovanni Simonelli est mort à Rome le 17 novembre 2007.

Cet article leur est dédié de la part d’un fils (et pseudo-neveu).

Filmographie de Giovanni Simonelli : http://www.imdb.com/name/nm0800548/

Michele Ferri

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