BATMAN : UN DEUIL DANS LA FAMILLE

31 mars 2012 | Par : Fred Bau | Des bulles

Titre Batman : Un deuil dans la famille

Scénario Jim Starlin

Dessins Jim Aparo

Couleurs Adrienne Roy

Année 2003

Editeur Semic

Note 6/10

Résumé

Batman est contraint et forcé de suspendre Jason Todd, le second Robin, en raison de son comportement de plus en plus imprudent et
incontrôlable. Ce dernier, excédé par cette décision, apprend quant à lui que sa mère biologique n’est pas celle qu’il croyait. Ses deux
parents étant décédés, il se lance dans une enquête qui a pour but de déterminer si l’une des trois femmes, découvertes dans un carnet
d’adresses de son défunt père, est sa vraie mère. Cette recherche le conduit au Moyen Orient, déchiré par le conflit Iran-Irak, où se trouve
le Joker. Fraîchement évadé, mais ruiné, le dangereux psychopathe tente de se refaire en vendant une ogive nucléaire à des terroristes,
alors que Batman s’est lancé à sa poursuite. Les deux enquêtes finissent par se recouper, et les deux compagnons sont amenés à travailler
à nouveau ensemble, s’avançant inexorablement vers une issue fatale : la mort de Jason. Batman n’aspirera plus qu’à se venger du Joker,
qui s’étant associé avec les autorités Iraniennes, a obtenu l’immunité diplomatique. Cette situation, extrêmement critique sur un plan international,
forcera Superman à intervenir.

Denny O’Neil, qui compte parmi les plus éminents scénaristes et éditeurs américains étroitement liés à la franchise Batman, écrivait en
novembre 1988 : "Je l’ai déjà dit une dizaine de fois au moins, je dois insister : nous n’avons pas tué le jeune prodige. Ce sont les lecteurs
qui l’ont fait". S’il faut placer cette phrase en exergue, c’est parce qu’elle nous rappelle le facteur essentiel qui a conduit cette histoire au
rang de collector classique. Un facteur déterminant, qui aurait pu faire pencher la balance dans un tout autre sens. Car la mort du second
Robin n’est pas le fruit d’une seule préméditation scénaristique. En effet, en 1988, peu de temps après les morts de Phénix et d’Elektra, qui
avaient suscité beaucoup d’émoi chez les lecteurs de Marvel, DC Comics tenta de créer un événement qui irait dans le sens de la grande
rénovation 80’s de Batman. La célèbre firme paria sur un référendum décisif. Le pari, avant tout commercial, était pour le moins osé et brillant :
il s’agissait d’impliquer les lecteurs, au moyen du vote démocratique, dans une question de vie ou de mort. "Nous avions débuté une longue
histoire qui culminait au moment où Jason se retrouvait pris dans une explosion à la fin de Batman n°427, et, à la fin de l’épisode, nous informions
les lecteurs qu’ils pouvaient décidé du sort de Robin (...) J’avais deux versions de Batman n°428 sur mon bureau, attendant le verdict" (Denny
O’Neil). Ainsi, la vie de Jason Todd, dont la cote de popularité était pour le moins sujette à caution, fut remise entre les mains de son lectorat,
transformé pour l’occasion en électorat. Le verdict se joua à moins d’une centaine de votes téléphoniques. 5271 pour la vie contre 5343 pour
la mort. Jim Starlin (déjà "responsable" de la mise à mort du premier Capitaine Marvel en 1982), signa donc ce qui allait devenir un tournant
important dans l’histoire de l’homme chauve-souris.

Un deuil dans la famille n’avait pourtant rien a priori pour marquer durablement les esprits. Bien que Jim Starlin, Jim Aparo, et Adrienne Roy
renouaient avec la brutalité originelle du personnage, ils se contentaient d’avoir recours à des recettes Old School quelque peu contradictoires
avec une volonté de refonte de fond du personnage. Certes, l’existence supposée ou réelle de la mère naturelle d’un Jason Todd, qui en pleine
crise, décide de partir à sa recherche à l’autre bout du monde, apportait un élément dramatique nouveau. Et l’idée de faire évoluer le Joker au
niveau du terrorisme international offrait l’opportunité de développer sa folie destructrice au delà de son statut de gangster urbain. Mais hormis
ces éléments, ce récit ne constituait ni plus ni moins qu’une énième confrontation de Robin et Batman avec le Joker, dont le style rétro et la ligne
narrative conventionnelle présentaient tous les aspects d’un comic mainstream destiné à l’oubli. Pire, cette délocalisation de l’univers de Batman
vers le Moyen Orient a aujourd’hui encore quelque chose de suspect. Le rapprochement entre un criminel tel que le Joker et l’Ayatollah Khomeini
relève d’un simplisme politique pour le moins douteux. L’opposition de Batman et de Superman autour de la question des relations internationales
et du commerce mondial, ainsi que de la politique à adopter en cas de crise au Moyen Orient, outrepasse de loin le matériel original de Bob Kane
et Bill Finger, qui n’a jamais été qu’un justicier qui a juré sur la tombe de ses parents de combattre la criminalité dans sa ville.

Bien que surprenante et percutante, et parfois même pertinente (notamment sur les questions de détournement de fond dans l’aide humanitaire
et des enjeux internationaux du commerce d’armes) ou prémonitoire (une attaque terroriste de grande envergure a bel et bien eu lieu depuis sur le
sol américain, qui a plongé toute cette nation dans le deuil) la façon avec laquelle Un deuil dans la famille s’inscrit dans la réalité géopolitique de son
époque en fait un ouvrage inéluctablement sujet à controverse. Qu’ils soient intentionnels ou le fruit d’une maladresse, les raccourcis que prend le
scénario sont grossiers. Les clichés se multiplient. Et le lecteur finit par avoir la désagréable impression que Batman se trouve temporairement pris en
otage de considérations politiques manichéennes qui agitent le spectre du terrorisme. Cet aspect d’ailleurs, qu’il est difficile d’occulter, avait tout, à plus
ou moins long terme, pour faire de cette histoire un cadavre que l’on préfère cacher dans un placard. Ce qui aurait probablement eu lieu, si Robin
y avait survécu. Mais il a suffit de moins de 100 votes pour que tout bascule. 72 votes, précisément. Une différence infime, qui a tout renversé, puisqu’à
partir d’elle, le phénomène du deuil s’est propagé, promulguant cette histoire au niveau d’un Classique.

La mort de Jason Todd, qui n’était à l’origine qu’une opération commerciale, a conféré à cette oeuvre, sans doute destinée à ne jamais faire l’unanimité,
une tournure imprévue. D’abord parce qu’elle a suffi à inscrire le comic parmi les oeuvres les plus marquantes de la fin des 80’s, qui demeurent une période
phare de DC où l’’innovation était à l’ordre du jour. Un bon nombre de réformes scénaristiques et formelles s’y sont produites. De vrais chefs d’oeuvres
y ont vu le jour. Aussi, avec le temps, le caractère rétro et classique d’Un deuil dans la famille, singularisé par le "sacrifice" de Robin, est à la fois devenu
la marque distinctive du phénomène du deuil qui lie le héros à ses lointaines origines, et ce qui lui confère paradoxalement son originalité formelle.
Ensuite, elle dote le récit d’une véritable dimension dramatique lyrique, qui au delà des démons de l’Amérique qui s’y traduisent, ne concerne que Batman.
Elle transcende en conséquence toute polémique quant à la dimension épique douteuse de l’ouvrage. Enfin, elle contribue, qu’on le veuille ou non, à
l’assombrissement général de l’univers du super-héros, dont deux aspects auront été déterminants pour le devenir de toute la franchise :

1_ Le justicier, placé dès ses origines sous le signe du deuil, voit s’ajouter à la perte de ses parents celle d’un disciple aimé. Par ce redoublement du deuil,
c’est sa "part maudite" qui se creuse et s’approfondit un peu plus.

2_ Le Joker, promu quant à lui au rang de bourreau prédestiné de Robin, se voit attribuer divers actes particulièrement abominables : la vente d’une ogive
nucléaire à des terroristes ; la tentative d’empoisonnement au gaz "hilarant" d’éthiopiens dans la misère ; une tentative d’attentat au siège des Nations Unies.
Autant d’horreurs qui s’ajoutent à celles qu’accumule le clown funeste depuis 1940. Autant d’horreurs qu’il endosse sans broncher, et qui font passer le
personnage du rang de simple gangster psychotique à celui de terroriste incontrôlable (un changement d’optique que Nolan prendra soin d’exploiter en nous
brossant à l’écran un terroriste anarchiste absolu). L’assassinat ultra violent de Jason Todd est donc à considérer comme un couronnement dans sa carrière
de génie du mal. Un parachèvement de son statut de psychopathe monstrueux. Une cerise sur le gâteau de sa cruauté chaotique absolue. Car le Joker peut
tout encaisser. Absolument tout. Même la prise en otage de Batman par le conservatisme manichéen, avéré ou non, de quelques auteurs américains.

Les controverses que soulève Un deuil dans la famille resteront probablement irrésolues. Mais comme le dit Batman à la fin de cette aventure tragique :
"Les choses se terminent toujours comme ça entre moi et le Joker. Irrésolues". Voilà de quoi donner du grain à moudre à l’irrécupérable The Killing Joke
sorti la même année. Car c’est très exactement dans le miroir de ce chef-d’œuvre qu’il faut savoir appréhender aujourd’hui ce deuil.

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