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24 juin 2010 | Par : Damien Taymans

Les poupées du diable

Tod Browning fut l’un des premiers metteurs en scène à allier avec brio des aspirations commerciales et son inspiration personnelle. Il suffit de citer The unholy three (1925), Blackbird (1926), The Road to Mandalay (1926) et The Unknown (1927), tous des films contenant Lon Chaney, l’homme aux mille visages, pour apprécier son goût pour les fausses apparences, la difformité et le mal engendré par la frustration de l’homme noyé dans un monde hostile. Après son premier film d’horreur, London after midnight (1927), également avec Lon Chaney, Browning s’est vu confiée en 1931 la réalisation de Dracula, énorme machine commerciale des studios Universal qui constitue en même temps son film le plus faiblard. En 1932, il prouve avec Freaks qu’il est possible de susciter l’effroi en incorporant de véritables monstruosités, plus crédibles que les incarnations surannées de Frankenstein et Dracula. Malheureusement, ce chef-d’oeuvre incompréhensible pour son époque restera coincé dans les rouages de la distribution. En 1935, désireux de renouveler le succès de Dracula, Browning filme un remake baptisé Mark of the vampire et offre le rôle de Lon Chaney, décédé en 1930, à Bela Lugosi. Le bénéfice de 50 000 dollars n’a pas suffi à rassasier les producteurs de la MGM qui, lassés des monstruosités et du mauvais caractère du metteur en scène, décident de le licencier.

Les bénéfices engrangés lui ont cependant permis de faire un film supplémentaire, l’adaptation d’un roman fantastique d’Abraham Merritt, "Burn, Witch, Burn !". Pour écrire le scénario, Tod Browning s’entoure de deux jeunes New-Yorkais de 35 ans spécialisés dans le genre, Garrett Fort et Guy Endore. Le premier est responsable de l’adaptation théâtrale de Dracula, du script de La fille de Dracula et est co-auteur de Frankenstein ; le second a quant à lui planché sur La marque du vampire, sur The Raven et est responsable de l’adaptation cinématographique des Mains d’Orlac, tiré du roman de Maurice Renard. Avec de tels scénaristes, le projet, dont l’écriture s’est terminée en été 1935, promettait un résultat plus que prometteur. Le film devait à l’origine commencer par quelques scènes très obscures, situées dans une île africaine, l’île du Diable, dans laquelle des bagnards et des insulaires de coutumes étrangères qui vivent ensemble. A la manière des réducteur de têtes, les sorciers de la tribu réduisaient les hommes et les transformaient en poupées vaudou dépourvues de volontés, commandables à distance. Duval s’enfuit de l’île pénitentiaire et retourne à Paris dans le but de se venger de ses ex-associés qui l’ont envoyé en prison à leur place. Déguisé en vieille dame, il ouvre dans la capitale une boutique de poupées et profite de son camouflage pour revoir sa fille. Certaines de ses poupées sont en réalité vivantes et il les envoie à ses ennemis pour les empoisonner. Effrayé, l’un d’eux se suicide avant de déclarer Duval innocent.

Ce script originel utilisait quelques éléments déjà présents dans d’autres oeuvres de Tod Browning comme The Unholy three, dans lequel Lon Chaney se déguisait en vieille dame pour voler des bijoux tandis que les thèmes de la vengeance et du père qui cache son identité à sa fille étaient déjà présentés dans West of Zanzibar en 1928. En outre, des forces extérieures s’opposent au script : la censure américaine apprécie peu le suicide et le sacrifice d’un animal servant aux rites vaudou et exige quelques retouches au scénario qui seront apportées par Robert Chapin et le vétéran Eric Von Stroheim. La British Board of Film Censors, qui avait interdit Freaks trois ans auparavant, se montre encore plus sévère à l’égard du film et signifie à la MGM qu’un tel film ne sera jamais distribué en Grande-Bretagne ni dans les autres territoires sous domination anglaise, ces réserves concernant essentiellement les allusions religieuses aux pratiques du vaudou. Du coup, la MGM retire toute référence aux croyances tribales, l’argument principal du script passant de la sorcellerie à la science-fiction et intégrant ainsi un schéma plus conventionnel.

Le film reprend une nouvelle fois le thème de l’ambivalence des personnages, pratique chère au cinéaste qui se plaît à mettre en exergue la monstruosité intrinsèque de ses personnages, mise en avant de manière encore plus fine dans Freaks où les apparences hideuses des créatures de foire entraient en opposition avec les motivations profondément hostiles des représentants de l’"humanité normale", symbolisée par les fourbes Cléopâtre et Hercule. Lavond, interprété par Lionel Barrymore, formidable ersatz de l’acteur Lon Chaney, revêt une personnalité différente sitôt qu’il recouvre les traits de Mme Mandelip, vieille dame affable et triste, qui sert autant de couverture pour assouvir sa soif de vengeance qu’elle ne représente un moyen de passer quelques tendres moments avec sa propre fille. Cette dernière, abreuvée par les titres des journaux qui condamnent son paternel et affligée par la suicide de sa mère, nourrit une haine démesurée à l’égard de celui qui a ruiné l’honneur de la famille en commettant un crime immonde. Paradoxalement, c’est en lavant l’honneur de la famille qu’il détruit son innocence et s’empêche ainsi de revoir son héritière.

Le caractère duel des personnages s’illustre également dans les reproductions miniatures que Paul Lavond et sa complice, Malita, créent à partir des modèles de taille réelle. La servante difforme se transforme en blonde aguichante une fois placée à l’échelle des Lilliputiens, tout comme le banquier malintentionné se voit métamorphosé en créature servile et reconverti en décoration plutôt innocente au sein d’un sapin de Noël richement garni. Les trucages fonctionnent par inserts de séquences tournées dans des décors gigantesques constituées pour signifier la miniaturisation des personnages, à la manière de ce que fera deux décennies plus tard Jack Arnold avec L’homme qui rétrécit. Le raccord entre les éléments réels et ceux rapportés s’avère aujourd’hui cocasse, la différence d’intensité lumineuse entre le plan de base et celui incrusté signifiant de manière patente les rouages de l’illusion.

Malgré toutes ses qualités, Les poupées du diable sonnent le glas de la carrière de Tod Browning, anéanti par la fin du règne du cinéma muet.

Commentaires

He he, je deviens populaire... pas, en fait !

25 juin 2010 | Par Damien

Aaaahhhh, Damien et ses groupies ;-)

25 juin 2010 | Par Vivadavidlynch

Wow, chouette site, merci à vous pour ce partage, et je suis entièrement d’accord... Hum voilà tout est dit, votre article est vraiment excellent, votre blog m’a ouvert les yeux. NB : J’attends avec impatience la suite !

24 juin 2010 | Par Florelie

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