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20 janvier 2010 | Par : Damien Taymans

Aelita (1924)

Jacob Protozanov n’est nullement un enfant de la révolution. Déjà âgé de 36 ans en 1917, il a réalisé pour l’Union soviétique une vingtaine d’œuvres cinématographiques grandioses, s’attardant généralement aux épisodes-clés de l’Histoire. La disparition du régime tsariste et l’instauration d’un régime léniniste, qualifié de socialiste, amorcées par la révolution, le cinéaste émigre à Paris et à Berlin, où il continue à réaliser ses films. Il revient finalement en URSS en 1924, suivi par un important contingent de techniciens du septième art, après que Lénine a ouvert l’industrie – dont le cinéma fait partie - aux capitaux étrangers (la N.E.P.). Dans la mouvance est créée la Mejrabpom-Russ, une organisation de production financée pour une moitié par l’Etat et pour l’autre par des fonds privés, qui va produire Aelita. Bénéficiant d’une publicité tapageuse et d’un budget considérable pour l’époque, Aelita est à l’origine destiné à être un film à grand spectacle, une sorte de monument comme il en existe déjà en Allemagne et aux Etats-Unis.

Anta… Odeli… Uta…

Le film s’étale de 1921 à 1923, période de l’instauration de la nouvelle politique économique de Lénine qui a pour but de démanteler les structures d’une économie chancelante pour lui faire accéder petit à petit à un capitalisme à petite échelle afin de relancer l’économie russe d’après-guerre. Le film débute sur la réception d’un message radio mystérieux et indéchiffrable qui fascine Los, rêveur individualiste qui vient des classes intellectuelles bourgeoises. Los imagine l’expéditeur de cet étrange appel, Aelita, fille du dictateur Tuskub qui règne sur un état totalitaire où les classes ouvrières sont opprimées et reléguées dans un entrepôt quand elles ne sont pas nécessaires. Sur Terre, Los nourrit une obsession sans bornes qui grandit de plus en plus, tandis que son épouse, Natascha s’éloigne de lui pour se laisser prendre aux charmes d’un aristocrate opportuniste appelé Erlich (ce qui signifie littéralement « honnête » en allemand).

L’obsession de Los l’amène à commettre l’irréparable : il tue son épouse et embarque pour Mars, désireux de fuir une réalité complexe et de retrouver celle dont il est tombé amoureux. Sur Mars, Aelita et Los se retrouvent mais sont bientôt emprisonnés par le tyrannique Tuskub. Pour s’en sortir, ils réveillent, avec l’aide de Gusev, la ferveur révolutionnaire des prolétaires qui se rebellent, conte le pouvoir établi, ce qui permet à Aelita de renverser Tuskub et d’établir son propre régime totalitaire. Scandalisé, Los lutte finalement contre l’opportuniste Aelita, devenue son ennemi. Autant d’événements qui se révèleront finalement fallacieux, émanant directement de l’imagination fertile du héros : le mystérieux message du début n’est qu’un obscur slogan publicitaire pour des pneumatiques d’automobiles.

« Anta… Odeli… Uta… », première allocution martienne au cinéma composée de termes intraduisibles et mystérieusement ponctuée. Trois mots qui reflètent l’incompréhension humaine face à ce message subliminal édifié par une société capitaliste dont le cinéaste épingle les potentielles dérives sociales et liberticides. En pleine relâche d’un communisme qui se prépare à revenir de manière encore plus radicale, la Mezrabpom-Rus fait appel à Jakov Protazanov, l’un des plus illustres metteurs en scène de l’époque, pour adapter cette histoire aux atours science-fictionnels qui nécessite un abrupt mélange des genres. S’y côtoient ainsi un mélodrame tragique (les relations tumultueuses entre Los et Natasha, sa femme) suivie d’une enquête policière et de la découverte SF de la planète martienne, le tout étant relié par une trame burlesque qui contraint au détachement de cette œuvre foncièrement fictionnelle.

Pro-révolutionnaire ?

Protozanov insiste sur la distinction entre le Passé et l’Avenir au sein de son oeuvre. L’entame du film met en exergue la misère, le chaos, la désorganisation qui déchirent l’Etat (le point de contrôle des réfugiés, le manque de logements, la criminalité) tandis que les dernières scènes illustrent la manière dont la NEP s’occupe efficacement du désordre économique et social post-guerre. Le poste de contrôle des réfugiés n’a finalement plus de travail pour Natascha qui se reconvertit en travaillant dans un orphelinat, symbole de la régénération de la jeunesse soviétique. Le Futur est vu comme un accès au progrès dans Aelita, le Passé se personnifiant dans le personnage trouble d’Erlich qui connaîtra d’ailleurs un étrange sort puisqu’il se verra condamné pour un crime imaginaire.

Le message est volontairement ambivalent, à l’instar de celui de l’auteur originel, Alexei Tolstoi, parent du grand auteur russe Léon Tolstoi et émigré aristocrate comme Protozanov, revenu également en Russie. Le Passé pré-révolutionnaire (celui des Tsars) compile les images à connotation négative. Pire, lorsqu’ils s’essaient au progressisme, les bourgeois investissent dans des projets d’exploration spatiale et négligent la situation actuelle de leur propre nation. Aelita est une personnification de ce progressisme aveugle : elle se révolte contre l’exploitation des ouvriers pour installer sa propre hiérarchisation, tout aussi contraignante. La révolution des esclaves martiens est un feu de paille amenant une nouvelle dictature à peine déguisée. Ainsi, les changements opérés en 1917 opèrent une rupture par rapport à l’individualisme bourgeois du régime tsariste mais entrainent également leur lot de difficultés. Le message politique est confus dans le chef du cinéaste qui se trouve à une époque charnière de sa carrière, développant une forme de nostalgie pour les années pré-revolutionnaires (il n’engage d’ailleurs quasiment que des techniciens formés à cette époque) et un engouement timide pour la modernité à venir qui se joue indubitablement à l’Est.

Accueil critique

Avec ses décors futuristes et ses costumes sophistiqués signés Alexandra Exter et Isaak Rabinovitch, Aelita a longtemps été considéré comme le premier film de science-fiction soviétique... alors que lesdites séquences ne relèvent que de l’imaginaire du héros. Il a fallu attendre des années avant que le film ne soit catégorisé ailleurs et qu’on ne comprenne qu’il n’avait rien d’une entreprise de prosélytisme pro-révolutionnaire. Au contraire plutôt anti-révolutionnaire, le film a connu un échec assez retentissant auprès des critiques de l’époque qui fustigent l’oeuvre et déclarent que "la montagne a accouché d’une souris". En dépit de ces critiques, Aelita émerge aujourd’hui comme une oeuvre complexe et fondatrice du cinéma soviétique.

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