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25 novembre 2009 | Par : Damien Taymans

La Charrette fantôme (1921)

Trois ivrognes fêtent ensemble la Saint Sylvestre dans un cimetière. L’un d’eux, David Holm, conte aux autres la légende de la charrette fantôme selon laquelle le dernier à mourir avant les douze coups de minuit, s’il n’a pas eu une vie vertueuse, sera obligé durant une année entière de conduire ladite charrette et de récolter les âmes des défunts. David meurt juste avant minuit et reçoit la visite du charretier qui lui repasse certains moments de son existence afin de lui démontrer à quel point celle-ci était loin d’être vertueuse…

Genèse difficile

Selma Lagerlöf restera à jamais dans l’histoire pour avoir été la première lauréate du Prix Nobel de la littérature, récompense hautement honorifique qui lui fut décernée en 1909. Fort de ce succès littéraire, la romancière établit un contrat dès 1917 avec la société de production A-B Svenska Biografteatern pour que ses écrits connaissent les joies du grand écran, à raison d’un film par an. The Girl from the Marsh Croft et Jerusalem voient d’abord le jour au cinéma sous la direction du réalisateur Victor Sjoström, bientôt suivis de L’Argent de Monsieur Arne en 1919, cette fois mis en scène par Mauritz Stiller.

Victor Sjoström s’est chargé de trois de ces adaptations, toutes bien reçues par la critique et le public. Lassé du cadre champêtre des récits de la romancière, le cinéaste propose de transposer le graveleux Körkalen (Le Charretier de la mort), drame fantastique qui se déroule uniquement en territoire urbain et qui était à l’origine un ouvrage éducatif commandé à l’auteure par l’Association suédoise de lutte contre la tuberculose. Au départ très sceptique notamment sur la possibilité de laisser transparaître sur la toile le mysticisme qui baigne son écrit, la romancière se laisse finalement convaincre par Sjoström qui a effectué pour l’occasion le déplacement jusqu’au manoir de Lagerlöf pour lui présenter son script. Pendant deux heures, le metteur en scène lui lit le scénario et lui donne quelques précisions supplémentaires sur l’aspect visuel du métrage, deux heures au bout desquelles la romancière convie Sjoström à dîner, ce qu’il prend pour une approbation.

Une œuvre moderne

Le tournage s’effectue de mai à juillet 1920 à Solna, auquel succède une intense phase de post-production, étant donné les effets spéciaux créés par le chef-opérateur Julius Jaenzon et Eugen Hellman qui rivalisent d’ingéniosité pour faire apparaître simultanément à l’écran les personnages du film et les défunts esprits. Tous deux travaillent d’arrache-pied sur la pellicule et la customisent pour obtenir un effet de double exposition qui permet aux fantômes de se balader dans les trois dimensions. Visuellement, la bande se montre avant-gardiste également dans son traitement de la lumière (les teintes de la pellicule changent selon l’action et les personnages) et dans son traitement cinétique, porté par une caméra extrêmement mobile, tandis que le cinéma d’alors privilégie le mouvement intéroceptif à celui, extéroceptif de l’œil-caméra (L’arrivée du train en gare de La Ciotat en constitue un brillant exemple).

A la modernité des effets visuels vient s’adjoindre celle de la narration. Prenant le contrepied des récits foncièrement linéaires empruntés par ses contemporains, Sjoström opte pour une structure complexe, voire alambiquée, l’histoire fluctuant sans cesse entre présent et passé par le biais d’une multitude de flashbacks. Le procédé, déjà usité dans le roman originel, permet au récit, à l’instar de l’image triturée, de se dupliquer et de fournir au spectateur des explications complémentaires quant à la déchéance du héros et sa damnation future. David Holm, avant de se voir condamné à conduire durant une année entière la charrette fantôme, subit un supplice des plus douloureux puisqu’il se voit contraint de revivre, étape par étape, la dégradation physique et morale dont il est à la fois victime et coupable.

L’interprétation de la majeure partie des comédiens marque une nouvelle rupture avec la tradition cinématographique de l’époque, largement calquée sur le théâtre, qui consiste à l’exagération de la gestuelle et des mimiques pour compenser le mutisme de la bande. Sjoström et ses comparses adoptent, au contraire de la théâtralisation outrancière de l’époque, une gestuelle des plus sobre que vient soutenir une mise en scène largement plus évocatrice. En ce sens, le film tend vers une sorte de naturalisme déjà amorcé dans les oeuvres antérieures du cinéaste qui avait transformé la nature jusqu’alors passive (uniquement vue comme cadre de l’histoire) en un agent décisif directement impliqué dans l’action.

Tu frères encore…

En termes d’influence, la plus considérable est sans aucun conteste celle opérée sur l’œuvre du cinéaste suédois Ingmar Bergman qui déclare à propos de l’œuvre que c’est « the film of all films » et fait de chacun de ses visionnages du film un inéluctable rituel qu’il convient de respecter année après année. Bergman et Sjoström vont d’ailleurs collaborer pendant de longues années avant que ce dernier ne décède en 1960. Bergman confie à Sjoström le rôle principal de Wild strawberries en 1957, film pour lequel les deux hommes sont primés au festival de Berlin l’année suivante. En 1998, l’inconsolable Bergman met en scène une pièce de théâtre consacrée à quatre grandes figures du cinéma suédois : l’auteur Selma Lagerlöf, l’actrice Tora Teje, le photographe Julius Jaenzon et le réalisateur Victor Sjoström ; la pièce qui sera adaptée par la suite pour la télévision prend place en 1920 sur le tournage de La Charrette fantôme.

Outre-Atlantique, une autre oeuvre majeure fut influencée par La Charrette fantôme : le Shining de Stanley Kubrick dont l’une des scènes les plus populaires émane directement de la pellicule suédoise. Quasiment soixante ans avant que Jack Torrance (Jack Nicholson) ne démonte à coups de hache une porte pour y retrouver sa femme et son fils Danny, David Holm fracassait également l’entrée de sa chambre pour y retrouver sa famille apeurée. Les deux séquences recourent en outre à un angle de prise de vue quasiment similaire puisque, filmée de l’intérieur, la séquence voit progressivement apparaître le visage de l’acteur par le truchement des planches de bois qui éclatent en mille morceaux.

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