Cinemafantastique vous propose une critique jeune des films les plus vieux au plus récents traitant du fantastique dans sa globalité. Horreur, gore, fantômes ...
Poupée russe métaphysique
En 2089, deux jeunes scientifiques, Shaw et Holloway (respectivement Noomi Rapace et Logan Marshall-Green), découvrent des peintures rupestres sur l’île de Skye, vieilles de plus de 35.000 ans et pourtant semblables à certains motifs retrouvés chez les Mayas. Le croisement des données récupérées aux quatre coins de la planète semble converger vers une seule issue : les motifs représentent une galaxie à des années-lumière de la terre, et plus particulièrement une planète qui pourrait bien être le berceau du créateur originel. En 2093, Shaw et Holloway se retrouvent à bord du Prometheus, affrété par Weyland Industries, et s’apprêtent à atterrir sur cette fameuse planète, après un voyage de plus de deux ans. Ils espèrent rencontrer Dieu, ils craignent de trouver le diable… Mais la réalité sera bien pire…
Auréolé d’un mystère sans précédent avec des visions de presse sans cesse repoussées, Prometheus faisait peur. Les junkets organisés à travers le monde ne lâchaient à la presse avide qu’un montage de 15 minutes tandis que Sir Ridley Scott commençait à avoir une tendance pathologique à n’offrir que des réponses sibyllines en interview. Prometheus, annoncé
comme le grand retour à la science-fiction du démiurge d’Alien et de Blade Runner après trente ans d’absence, à commencé à faire suer les fans les plus irréductibles du xénomorphe assassin, effrayés de voir cette pièce maîtresse se transformer en naufrage dantesque. Mais si Ridley Scott a pris son temps, c’est pour une raison bien précise, ainsi qu’il l’explique dans le dossier de presse : « Au cours de ces dernières décennies, on a croulé sous les films d’action, les films de monstre et même les films de science-fiction. La vraie question était donc de savoir à quel point on pourrait se montrer originaux (…) ». La note d’intention fleure bon la langue de bois mais, maintenant que la bête a enfin été lâchée, quelle gueule a-t-elle ? Pour faire court, elle tient tout simplement du génie.
Désireux de s’affranchir de la vision étriquée des quatre films précédents (un cache-cache anxiogène et sanglant dans les couloirs sombres des stations spatiales), Scott a – comme le dit d’ailleurs David (superbe Michael Fassbender) l’androïde fan de Lawrence d’Arabie de Prometheus – décidé purement et simplement de détruire le mythe pour mieux le reconstruire. Devant lui, un territoire vierge, propice à des réflexions que le réalisateur se posait déjà à l’époque de la sortie du premier Alien : quel était le mystère derrière le Face-Hugger et le Space Jokey ? D’où venaient ces créatures et à quoi pouvait bien ressembler leur civilisation ?
Partant de ces postulats, Scott a transcendé les faits épisodiques de la franchise pour en dresser un tableau universel à la portée métaphysique incroyablement audacieuse : ses personnages, autant de petits Prométhées prêts à défier les dieux, gardent tous une vision biaisée de leur origine – que celle-ci tienne à la religion chrétienne ou au darwinisme – et vont être rapidement confrontés à une vérité dont le cynisme destructeur n’est pas si éloigné du comportement humain. Une désillusion qui appelle surtout à la modestie et la refonte intégrale de nos croyances, comme si leur découverte atroce était un nouveau Galilée version Némésis annonçant aux humains incrédules qu’ils avaient tort sur toute la ligne…
Refusant de prendre de la distance par rapport à un sujet qui écraserait plus d’un réalisateur, Ridley Scott évite les artifices faciles de l’humour ou de l’action omniprésente au montage nerveux. Tel un sage sachant pertinemment où il va, Scott avance méticuleusement ses pions, prend le temps de présenter ses personnages, multiplie les prises de vue du Prometheus et des décors arides (tournés en Islande), et achève d’intégrer le spectateur à bord du vaisseau par le processus immersif de la 3D, qui joue très intelligemment avec la profondeur de champ. Ces procédés, extrêmement vicieux, impliqueront littéralement le spectateur dans le cauchemar qui va suivre. Et, dans sa deuxième partie, Scott fait justement grimper le trouillomètre par petites touches virtuoses, tel un puzzle qui ne se dévoilera que lorsque la dernière pièce sera posée…
Au niveau de l’équipage, le réalisateur anglais offre une fois de plus la part belle aux personnages féminins : Noomi Rapace hérite d’ailleurs d’une des scènes les plus dérangeantes du film – un accouchement artisanal qui va vite reléguer celui de
Kristen Stewart dans Twilight : Breaking Dawn au rang de bluette – et s’impose déjà comme la nouvelle Sigourney Weaver dans le rôle de tête de turc des bestioles intergalactiques. Quant à Charlize Theron, froide et imperturbable dans le rôle de Meredith Vickers, elle n’offre aucune porte de sortie compatissante pour son rôle de salope égoïste et ambiguë, apportant ainsi aux intrigues secondaires une viscosité digne d’un poutou du Space Jokey.
Immersif, dense et incroyablement audacieux, Prometheus – loin de clore la saga aux millions de fans – ouvre une nouvelle franchise incroyablement culottée qui réinvente complètement la science-fiction. Oubliez les quatre autres épisodes, récupérez votre pucelage bêtement perdu devant les foires d’esbroufe que sont les Resident Evil et autres resucées inoffensives : Ridley Scott vient d’apporter sa pierre d’achoppement au genre, son 2001, l’Odyssée de l’Espace à lui. Son propre chef-d’œuvre métaphysique et terrifiant…