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Stuntman Blue(s)

Me voici de retour dans la petite salle feutrée du Cinéma Aventure, dans le centre de Bruxelles, pour la projection de presse du nouveau joyau du génie Nicolas Winding Refn (la trilogie Pusher, Bronson, Valhalla Rising), retardée à cause d’une alerte à la bombe dans un établissement bancaire tout proche. L’attente n’en était que plus insoutenable avant la découverte de Drive , qui valut à son réalisateur le Prix de la mise en scène au dernier festival de Cannes.
“I know a lot of guys who mess around with married women, but you’re the only one I know who robs a place to pay back the husband.”
Le film déploie un casting 5 étoiles parmi ce qui se fait de plus « sexy » et « hype » actuellement. L’excellent Ryan Gosling (le drame sur fond de judéité refoulée Danny Balint, le thriller Murder by Numbers, aux côtés de Michael Pitt) forme un couple parfait avec la fragile Carey Mulligan (Public Enemies de Michael Mann, Wall Street : l’argent ne dort jamais), entourés de seconds couteaux affutés : le « vétéran » Bryan Cranston (Dead Space, les séries Seinfeld & Malcolm), révélé sur le tard par le « TV drama » Breaking Bad, ce vieux roublard d’Albert Brooks (Taxi Driver, Hors d’atteinte, la série Weeds) et l’incontournable Ron Perlman (La cité des enfants perdus, les deux volets d’Hellboy, la série de bikers Sons of Anarchy), dont le (léger) cabotinage sert l’aura du personnage.

Refn revient ici à un « format » supposément moins ambitieux, après l’odyssée métaphysique du superbe Valhalla Rising, Drive s’apparentant plus à une série B de luxe. Un moyen comme un autre d’avancer masqué, pour mieux abattre ses cartes et livrer une œuvre multi-facettes à la richesse indéniable. N’en déplaise à une partie de l’intelligentsia critique habituelle qui, au vu des réactions perçues dans la salle, était partagée entre ricanements et posture outrée (entre autres lors des effusions gores).
Le protagoniste (dont on ne connaîtra jamais le nom), incarné par Ryan Gosling, est mécanicien dans un garage tenu par Shannon (Bryan Cranston), avec lequel il travaille également comme cascadeur sur des tournages hollywoodiens. Porté sur les sensations fortes, il arrondit ses fins de mois comme chauffeur lors de braquages, où ses talents de conduite hors normes orchestrent de petits miracles. Mais sa vie bascule quand il rencontre Irene (Carey Mulligan), dont le mari (Standard, campé par Oscar Isaac) ne tarde pas à sortir de taule. Par amour pour elle, il décide de l’aider sur un dernier hold-up, où les choses ne se passent pas comme escompté… Sous peine d’aligner les « spoilers », je n’en dirai pas plus…
Some heroes are real
D’emblée, Drive marque des points par cette façon de capter le pouls d’une ville la nuit (en l’occurrence, Los Angeles) et ses éclairages nocturnes (néons, enseignes, feux de signalisation), baignant les personnages dans diverses tonalités colorées. Une tendance qui rappelle le Michael Mann de l’ère numérique, en filiation avec le début de carrière du grand manitou, voulue encore plus claire par ce fabuleux pré-générique, à la police de caractères rose 80’s so Miami Vice (sur fond du morceau « Nightcall » du prodige français Kavinsky) et où le charisme minéral de Ryan Gosling fait des merveilles.

Ultra stylisé, formellement à se pâmer, via une utilisation idéale de l’Alexa (caméra de la marque Arri), Drive peut aussi compter sur un « sound design » et un mixage virtuoses, qui accentuent l’empathie du spectateur et redoublent l’impact de séquences au suspense implacable. La BO participe de cet état de fait, se partageant entre électro (ambient) mélancolique et nappes éthérées. On y retrouve, en plus de Kavinsky (pré-cité), le producteur College, issu du collectif nantais Valerie (regroupant des artistes tels Anoraak ou Minitel Rose), pour l’excellent titre « A Real Hero » (featuring Electric Youth), ou encore les Chromatics, poulains de l’écurie Italians Do It Better.

Différents aspects exhalant une atmosphère (faussement) douceâtre, « ouatée », renforcée par le jeu minimaliste de Gosling, qui accentuent l’impact du film lorsqu’il cède aux sirènes du « vigilante movie », avec force explosions de brutalité que n’auraient pas reniées le Refn de la trilogie Pusher. Au-delà de l’étalage (restreint) de tôle froissée, de l’urgence des courses poursuites et de la violence sourde, Drive démontre l’attachement de son auteur aux séquences intimistes, où tout se base sur les non-dits et jeux de regard (l’alchimie Ryan Gosling/Carey Mulligan fonctionne à plein).
Ce n’est pas la moindre des réussites du film. Refn étonne par son aisance à s’attacher à des registres (parfois) éloignés (drame, thriller, « vigilante movie », « revenge movie », néo film de casse, …), emballés en un tout cohérent, confondant de maîtrise. On le savait "équilibriste" adepte des ruptures de ton, depuis le biopic furieux Bronson et l’expérience Valhalla Rising, mais une fois de plus, le danois nous cueille en beauté !